RACINE AU MÊME
Au camp près de Namur, 24 juin IS92.
Je laisse à M. de Valincour 3 le soin de vous écrire
i François Dusson de Bonrepaux servait alors en qualité de lieutenant général des armées navales.
2 La présidente de Barentin, remariée à M. de Damas de Cormaillon, aïeule de la marquise de Louvois ( A.nne de Souvré) , avait alors soixante-cinq ans.
3 Boileau lui a adressé saxle satire.
, la prise du château neuf. Voici seulement quelques circonstances qu'il oubliera peut-être dans sa relation.
Ce château neuf est appelé autrement le Fort- Guillaume, parce que c'est le prince d'Orange qui ordonna l'année passée de le faire construire , et qui avança pour cela dix mille écus de son argent. C'est un grand ouvrage à cornes , avec quelques redans dans le milieu de la courtine , selon que le terrain le demandait. Il est situé de telle sorte que , plus on en approche, moins on le découvre; et depuis huit ou dix jours que notre canon le battait, il n'yavait fait qu'une très-petite brèche à passer deux hommes, et il n'y avait pas une palissade du chemin couvert qui fut rompue. M. de Vaubana admiré lui-même la beauté de cet ouvrage. L'ingénieur qui l'a tracé ,et qui a conduit tout ce qu'on y a fait, est un Hollandais nommé Cohorn. Il s'était enfermé dedans pour le défendre , et y avait même fait creuser sa fosse, disant qu'il s'y voulait enterrer. lien sortit hier, avec la garnison, blessé d'un éclat de bombe. M. de Vauban a eu la curiosité de le voir, et, après lui avoirdonné beaucoupde louanges, lui a demandé s'il jugeait qu'on eût pu l'attaquer mieux qu'on n'a fait. L'autre fit réponse que, si on l'eût attaqué dans les formes ordinaires, et en conduisant une tranchée devant la courtine et les demi-bastions, il se serait encore défendu plus de quinze jours, et qu'il nous en aurait coûté bien du monde; mais que, de la manière dont on l'avait embrassé detoutes parts, il avait fallu se rendre. La vérité est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées avec une infinité de détours et de retours , autant presque qu'il y a de rues à Paris.
Les gens de la cour commençaient déjà à s'ennuver de voir si longtemps remuer la terre ; mais enfin il s'est trouvé que , dès que nous avons attaqué la contrescarpe , les ennemis , qui craignaient d'être coupés , ont abandonné dans l'instant tout le chemin couvert ; et , voyant dans leur ouvrage vingt de nos grenadiers , qui avaient grimpé par un petit endroit où on ne pouvait monter qu'un à un , ils ont aussitôt battu la chamade. Ils étaient encore quinze cents hommes , tous gens bien faits s'il y en a au monde. Le principal officier qui les commandait , nommé M. de Vimbergue , est âgé de près de quatre-vingts ans. Comme il était d'ailleurs fort incommodédes fatigues qu'il a souffertes depuis quinze jours , et qu'il ne pouvait plus marcher, il s'était fait porter sur la petite brèche que notre canon avait ! faite , résolu d'y mourir l'épée à la main. C'est lui i qui a fait la capitulation ; il y a fait mettre, qu'il lui
serait permis d'entrer dans levieuxchâteau, pour s'y défendre encore jusqu'à la fin du siège. Vous voyez parla à quelles gens nous avons affaire, et que l'artet les précautions deM.de Vauban ne sont pas inutiles pour épargner bien des braves gens qui s'iraient faire tuer mal à propos. C'étaitencore M. le Duc qui était lieutenant général de jour; et voici la troisième affaire qui passe par ses mains. Je voudrais que vous eussiez pu entendre de quelle manière aisée, et même avec quel esprit , il m'a bien voulu raconter une partie de ce que je vous mande ; les réponses qu'il fit aux officiers qui le vinrent trouver pour capituler ; et comme , en leur faisant mille honnêtetés , il ne laissait pas de les intimider. On a trouvé le chemin couvert tout plein de corps morts , sans tous ceux qui étaient à demi enterrés dans l'ouvrage. Nos bombes ne les laissaient pas respirer : ils voyaient sauter à tout momenten l'air leurs camarades, leurs valets, leur pain , leur vin; ils étaient si las de se jeter par terre , comme on fait quand il tombe une bombe, que les uns se tenaient debout , au hasard de ce qui en pourrait arriver ; les autres avaient creusé de petites niches dans des retranchements qu'ils avaient faits dans le milieu de l'ouvrage , et s'y tenaient plaqués tout le jour. Ils n'avaient d'eau que celled'un petit trou qu'ils avaient creusé en terre, et ont passé ainsi quinze jours entiers.
Le vieux château est composé de quatre autres forts, l'un derrière l'autre, et va toujours en s'étrécissant, en telle sorte que celui des forts qui est à l'extrémité de la montagne ne paraît pas pouvoir contenir trois cents hommes. Vous jugez bien quel fracas y feront nos bombes. Heureusement nous ne craignons pas d'en manquer sitôt. On en trouva hier chez les révérends pères jésuites de Namur douze cent soixante toutes chargées, avec leurs amorces. Les bons pères gardaient précieusement ce beau dépôt, sans en rien dire, espérant vraisemblablement de les rendre aux Kspagnols , au cas qu'on nous fit lever le siège1. Ils paraissaient pourtant les plus contents du monded être au roi; et ils médirent à moimême, d'un air riant et ouvert , qu'ils lui étaient trop obligés ili- les avoir délivrés de ces maudits protestants qui étaient en garnison à Namur, et qui avaient fait un prêchede leurs écoles. Le roi a envoyé le père recteur à Dôïe ; mais le père de la Chaise dit lui-même que le roi est trop bon, et que les supérieurs de leur compagnie seront plus sévères que lui. Adieu, monsieur, ne me citez point. J'écrirai demain
' Saint-Simon , après avoir rapporté ce fait avec toutes ses circonstances, ajoute : « Comme c'étaient des jésuites , il n'en fut rien. » '
à .M. de Milon', qui m'a mandé, comme vous, le crachement de sang de M. de la Chapelle. J'espère que cela n'aura point de suites; je vous assure que j'en suis sensiblement affligé.
J'oubliais de vous dire que je vis passer les deux otages que ceux du dedans de l'ouvrage à cornes envovaientau roi. L'un avaitlebras en écharpe ; l'autre la mâchoire à demi emportée, avec la tête bandée d'une écharpe noire. Le dernier est un chevalier de Malte. Je vis aussi huit prisonniers qu'on amenait du chemin couvert; ils faisaient horreur. L'un avait un coup de baïonnette dans le côté ; un autre , un coup de mousquet dans la bouche; les six autres avaient le visage et les mains toutes brûlées du feu qui avait pris à la poudre qu'ils avaient dans leurs havresacs.