RACINE AU MÊME
Fontainebleau , 3 octobre 1692.
Votre ancien laquais , dont j'ai oublié le nom , m'a fait grand plaisir ce matin en m'apprenant de vos nouvelles. A ce que je vois , vous êtes dans une fort grande solitude à Auteuil , et vous n'en partez point. Est-il possible que vous puissiez être si longtemps seul , et ne point faire du tout de vers ? Je m'attends qu'à mon retour je trouverai votre Satire des femmes entièrement achevée. Pour moi , il s'en faut bien que je sois aussi solitaire que vous. M. de Cavoie a voulu encore à toute force que je logeasse chez lui , et il ne m'a pas été possible d'obtenir de lui que je fisse tendre un lit dans votre maison, où je n'aurais pas été si magnifiquement que chez lui , mais j'y aurais été plus tranquillement et avec plus de liberté.
Cependant elle n'a été marquée pour personne , au grand déplaisir des gens qui s'en étaient emparés les autres années. Psotre ami M. Félix y a mis son carrosse et ses chevaux , et les miens n'y ont pas même trouvé place ; mais tout cela s'est passé avec mon agrément etsousmon bon plaisir. J'ai mis mes chevaux à l'hôtel de Cavoie , qui en est tout proche. M. de Cavoie a permis aussi à M. de Bonrepaux de faire sa cuisine chez vous. Votre concierge , voyant que les chambres demeuraient vides , en a meublé quelqtfune, et l'a louée. Ona mis sur la porte qu'elle était à vendre, et j'ai dit qu'on m'adressai ceux qui la viendraient voir; mais on ne m'a encore envoyé personne, je supconne que le concierge , se trouvant fort bien d'v louer des chambres , serait assez
1 Frère aine de M. de la Chapelle, qui mourut l'année suivante.
aise que la maison ne se vendît point. J'ai conseillé à M. Félix de Tacheter, et je vois bien que je le ferai aller jusqu'à 4,000 fr. Je crois que vous ne feriez pas trop mal d'en tirer cet argent ; et je crains que, si le voyage se passe sans que le marché soit conclu, M. Félix, ni personne, n'y songe plus jusqu'à l'autre année. Mandez-moi là-dessus vos sentiments; je ferai le reste.
On reçut hier de bonnes nouvelles d'Allemagne. M. le maréchal de Lorges ayantfait assiéger par un détachement de son armée une petite ville nommée Pforzheim1 , entre Philisbourg et Dourlach , les Allemands ont voulu s'avancer pour la secourir. 11 a eu avis qu'un corps de quarante escadrons avait pris les devants, et n'était qu'à une lieue et demie de lui, ayant devant eux un ruisseau assez difficile à passer. La ville a été prise dès le premier jour, et cinq cents hommes qui étaient dedans ont été faits prisonniers de guerre.
Le lendemain M. de Lorges a marché avec toute son armée sur ces quarante escadrons que je vous ai dits , et a fait d'abord passer le ruisseau à seize de ses escadrons , soutenus du reste de la cavalerie. Les ennemis , voyant qu'on allait à eux avec cette vigueur, s'en sont fuis à vau-de-route 2, abandonnant leurs tentes et leur bagage, qui a été pillé. On leur a pris deux pièces de canon , deux paires de timbales et neuf étendards, quantité d'officiers, entre autres leur général , qui est oncle de M. de Wirtemberg et administrateur de ce duché; un général major de Bavière et plus de treize cents cavaliers. Us en ont eu près de neuf cents tués sur la place. Il ne nous en a coûté qu'un maréchal des logis , un cavalier, et six dragons. M. de Lorges a abandonné au pillage la ville de Pforzheim et une autre petite ville auprès de laquelle étaient campés les ennemis. C'a été , comme vous voyez , une déroute ; et il n'y a pas eu, à proprement parler, aucun coup de tiré ds leur part : tout ce qu'on a pris et tué , c'a été en les poursuivant.
Le prince d'Orange est parti pour la Hollande. Son armée s'est rapprochée de G and , et apparemment se séparera bientôt. M. de Luxembourg me mande qu'il est en parfaite santé. Le roi se porte à merveille.
Fontainebleau, 6 octobre 1692.
J'ai parlé à M. de Pontchartrain , le conseiller, du
M. de Lorges prit Pforzheim le 16 septembre 1692, et délit les Allemands le 17.
2 Vieille expression. On dirait aujourd'hui: « Se sont enfuis « en désordre. »
garçon qui vous a servi ; et M. le comte de Fiesque , à ma prière, lui en a parlé aussi. Il m'a dit qu'il ferait son possible pour le placer, mais qu'il prétendait que vous lui en écrivissiez vous-même, au lieu de lui faire écrire par un autre. Ainsi je vous conseille de forcer votre paresse , et de m'envoyer une lettre pour lui , ou bien de lui écrire par la poste.
J'ai déjà fait naître à madame de Maintenon une grande envie de voir de quelle manière vous parlez deSaint-Cyr ». Elle a paru fort touchée de ce que vous aviez eu même la pensée d'en parler ; et cela lui donne occasion de dire mille biens de vous. Pour moi, j'ai une extrême impatience de voireequevous médites que vous m'enverrez. Je n'en ferai part qu'à ceux que vous voudrez , à personne même si vous le souhaitez. Jecrois pourtant qu'il sera très-bon que madame de Maintenon voie ce que vous avez imaginé pour sa maison. Ne vous mettez pas en peine : je le lirai du ton qu'il faut, et je ne ferai point de tort à vos vers.
Je n'ai point vu M. Félix depuis que j'ai reçu votre lettre. Au cas que vous ne trouviez point les 5,000 francs , ce que je crois très-difficile, je vous conseille de louer votre maison ; mais il faudra pour cela que je vous trouve des gens qui prennent soin de vous trouver des locataires : car je doute que ceux qui y logent soient bien propres à vous trouver des marchands , leur intérêt étant de demeurer seuls dans cette maison , et d'empêcher qu'on ne les en vienne déposséder.
Il n'y a ici aucune nouvelle. L'armée de M. de Luxembourg commence à se séparer, et la cavalerie entre dans des quartiers de fourrages. Quelques gens voulaient hier que le duc de Savoie pensât à assiéger Nice , à l'aide des galères d'Espagne ; mais le comte d'Estrées ne tardera guère à donner la chasse aux galères et aux vaisseaux espagnols , et doit arriver incessamment vers les côtes d'Italie. Le roi grossit de quarante bataillons son année de Piémont pour l'année prochaine, et je ne doute pas qu'il ne tire une rude vengeance des pays de M. de Savoie.
Mon fils m'a écrit une assez jolie lettre sur le plaisir qu'il a eu de vous aller voir, et sur une conversation qu'il a eue avec vous. Je vous suis plus obligé que vous ne le sauriez diredevouloir bien vous amuser avec lui. Le plaisir qu'il prend d'être avec vous me donne assez bonne opinion de lui ; et, s'il est jamais assez heureux pour vous entendre parler de temps en temps , je suis persuadé qu'avec l'admiration dont il est prévenu cela lui fera le plus grand bien du monde. J'espère que cet hiver vous voudrez bien
1 Satire x, v.364.
faire chez moi de petits dîners dont je prétends tirer tant d'avantages. M. de Cavoie vous fait ses compliments. J'appris hier la mort du pauvre abbé de Saint-Réal'.