A RACINE
Auteuil , le 7 octobre 1692.
Je vous écrivis avant-hier si à la hâte , que je ne sais si vous aurez bien conçu ce que je vous écrivais : c'est ce qui m'oblige à vous récrire aujourd'hui. Madame Racine vient d'arriver chez moi , qui s'engage à vous faire tenir ma lettre. L'action de M. de Lorges est très-grande et très-belle, et j'ai déjà reçu une lettre de M. l'abbé Renaudot 2, qui me mande quij M. de Pontchartrain veut qu'on travaille au plus tôt à faire une médaille pour cette action. Je crois que cela occupe déjà fort M. de la Chapelle; mais, pour moi , je crois qu'il sera assez temps d'y penser vers la saint Martin.
Je ne saurais assez vous remercier du soin que vous prenez de notre maison de Fontainebleau. Je n'ai point encore vu sur cela personne de notre famille; mais, autant que j'en puis juger, tout le monde trouvera assez mauvais que celui qui l'habite prétende en profiter à nos dépens. C'est une étrange chose qu'un bien en commun : chacun en laisse le soin à son compagnon ; ainsi personne n'y soigne , et il demeure au pillage.
Je vous mandais , le dernier jour, que j'ai travaillé à la Salir e des femmes pendant huit jours : cela est véritable; mais il est vrai aussi que ma fougue poétique est passée presque aussi vite qu'elle est venue , et que je n'y pense plus à l'heure qu'il est. Je crois que , lorsque j'aurai tout amassé , il y aura bien cent vers nouveaux d'ajoutés; mais je ne sais si je n'en ôterai pas bien vingt-cinq ou trente de la description du lieutenant et de la lieutenante criminelle. C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions, qui sont, à mon sens, le plus difficile chef-d'œuvre de la poésie. Comme je m'imagine que vous avez quelque impatience d'en voir quelque chose, je veux bien vous en transcrire ici vingt ou trente vers : mais c'est à la charge que , foi d'honnête homme, vous ne les montrerez à âme vivante, parce que je veux être absolument maître d'en faire ce que je voudrai; et que, d'ailleurs, je ne sais s'ils sont en l'état où ils demeureront. Mais, afin que vous en puissiez voir la suite, je vais vous mettre
'César Vichard.abbéde Saint-Réal, auteur de la Conjuration de Venise et de telle des Gracques, fui un de nos plus habiles prosateurs. Il mourut en 1092.
J Boileau lui n adressé son épitre xu.
la fin de l'histoire de la lieutenante, de la manière que je l'ai achevée :
Mais peut-être j'invente une fable frivole.
Soutiens donc tout Paris, qui , prenant la parole,
Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu,
Tout prêt a le prouver, te dira : Je l'ai vu.
Vingl ans j'ai vu ce couple uni d*un même vice
A tous mes habitants montrer que l'avarice
Peut faire dans les biens trouver la pauvreté,
Et nous réduire a pis que la mendicité.
Deux voleur- qui , étiez eux , plein- d'espérance entrèrent
Enfui un beau matin tous deux les massacrèrent;
Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux
Dont l'hymen ai! jamais uni deux malheureux !
Ce récit passe un peu l'ordinaire mesure; Mais un e\em, I ; enfin si digne de censure Peut-il dans la satire occuper moins de mots? Chacun sait son métier; suivons notre propos. Nouveau prédicateur aujourd'hui, je l'avoue, Vrai disciple oa plutôt singe" de Bourdaloue, Je me plais a remplir mes sermi ras de portraits. En voila déjà trois , peints d'assez heureux traits : La louve, la coquette et la parfaite av are. Il y faut joindre enc >r la revèche bizarre , Oui -ans cesse, d'un ton par la colère ai^ri , Gronde, choque, dément , contredit un mari ; Qui clans tousses discours par quolibets s'exprime, A toujours clans la bouche un proverbe, une rime ; Et d'un roulement d'yeux aussitôt applaudit Au moi autrement fou qu'au hasard elle a dit. Il n'est point de repos ni de paix avec elle : Son mariage n'est qu'une longue querelle. Laisse-t-elle un moment respirer son époux, Ses valets sont d'abord l'objet de son courroux ; Et, sur le ton grondeur lorsqu'elle les harangue, Il faut voir de quels mots elle enrichit la langue. Ma plume, ici traçant ces mots par alphabet, Pourrait d'un nouveau tome augmenter Richelet. Tu crains peu d'essuyer cette étrange furie : En trop bon lieu , dis-tu , ton épouse nourrie Jamais de tels discours ne te rendra martyr. Mais , eut elle sucé la raison dans Saint-Cy r, Crois-tu que d'une fille humble , honnête , charmante , L'hymen n'ait jamais fait de femme extravagante? Combien n'a-t-on pas vu de Philis aux doux yeux , Avant le mariage anges si gracieux , Tout à coup se changeant en bourgeoises sain âges, Vrai- démons, apporter l'enfer dan- leur- ménages, Et, découvrant l'orgueil de leurs rudes esprits , Sous leur fontange ultière asservir leurs maris ' !
En voilà plus que je ne vous avais promis. Mandez-moi ce que vous y aurez trouvé de fautes plus grossières.
J'ai envoyé des pêches à madame de Caylus • , qui les a reçues, dit-on, avec de grandes marques de joie. Je vous donne le bousoir, et suis tout à vous.