A RACINE
Juin 1693.
Je sors de notre assemblée des Inscriptions , où j'ai été principalement pour parler à M. de Tourreil 2 ; mais il ne s'y est point trouvé : il s'était chargé de parler de nos ordonnances à M. de Pontchartrain le père, et il m'en devait rendre compte aujourd'hui. J'enverrai demain savoir s'il est malade, et pourquoi il n'est pas venu. Cependant M. l'abbé Renaudot m'a promis aussi d'agir très-fortement auprès du même ministre. Cet abbé doit venir diner jeudi avec moi à Auteuil, et me raconter tout ce qu'il aura fait : ainsi il ne se perdra point de temps.
Madame Racine me fit l'honneur de souper dimanche chez moi , avec toute votre petite et agréable famille. Cela se passa fort gaiement, mon rhume étant presque entièrement guéri. Je n'ai jamais vu une si belle journée. J'entretins fort monsieurvotre fils, qui, à mon sens, croît toujours en mérite et en esprit. Il me montra une traduction qu'il a faite d'une harangue de Tite-Live, et j'en fus fort content. Je crois non-seulement qu'il sera habile pour les lettres , mais qu'il aura la conversation agréable , parce qu'en effet il pense beaucoup ; et qu'il conçoit fort vivement tout ce qu'on lui dit. Je ne saurais trouver de termes assez forts pour vous remercier des mouvements que vous vous donnez pour monsieur le doyen de Sens ; et , quand l'affaire ne réussirait point , je vous puis assurer que je n'oublierai jamais la sensible obligation que je vous ai.
Vous m'avez fort surpris en me mandant l'empressement qu'ont deux des plus grands princes de la terre pour voir des ouvrages que je n'ai pas ache-
' Conseillers clercs.
2 Jacques de Tourreil, de l'Académie française el droite du Inscriptions el belles-lettres, né à Toulouse en [656, mort *n I7i i. ( r fut lui qui présenta au roi la première édition du Dictionnaire de l'Académie. 11 composa à cette occasion trenteieux compliments, „ tous convenables", dit l'abbé Fleurj ,et " tous différents les uns des autres , prononcés avec une liberté et une grâce merveilleuses. » ( Disc, prononcé le BO décembre ni4, à la réception de l'abbé Wassieu.J
ne se soient trop aisément laissé prévenir en ma faveur : car, pour vous dire sincèrement ce qui se passe en moi au sujet de ces derniers ouvrages, il y a des moments où je crois n'avoir rien fait de mieux ; mais il y en a aussi beaucoup où je n'en suis point du tout content , et ou je fais résolution de ne les jamais laisser imprimer. Oh ! qu'heureux est M. Charpentier, qui, raillé, et mettons quelquefois bafoué, sur les siens , se maintient toujours parfaitement tranquille, et demeure invinciblement persuadé de l'excellence de son esprit! Il a tantôt apporté à l'Académie une médaille de très-mauvais goût ; et avant que de la laisser lire, il a commencé par en faire l'éloge. I! s'est mis par avance en colère sur ce qu'on y trouverait à redire , déclarant pourtant que , quelques critiques qu'on y put faire , il saurait bien ce qu'il devait penser là-dessus , et qu'il n'en resterait pas moins convaincu qu'elle était parfaitement bonne. Il a en effet tenu parole, et, tout le monde l'ayant généralement désapprouvée, il a querellé tout le monde, il a rougi et s'est emporté; mais il s'est en allé satisfait de lui-même. Je n'ai point, je l'avoue, cette force d'àme : et si des gens un peu sensés s'opiniàtraient de dessein formé à blâmer la meilleure chose que j'aie écrite , je leur résisterais d'abord avec assez de chaleur ; mais je sens bien que peu de temps après je conclurais contre moi , et que je me dégoûterais de mon ouvrage. Ne vous étonnez donc point si je ne vous envoie point encore par cet ordinaire les vers que vous me demandez, puisque je n'oserais presque me les présenter à moimême sur le papier. Je vous dirai pourtant que j'ai en quelque sorte achevé Yode sur Xamur, à quelques vers près, où je n'ai point encore attrapé l'expression que je cherche. Je vous l'enverrai un de ces jours; mais c'est à la charge que vous la tiendrez secrète, et que vous n'en lirez rienà personne que je ne raie entièrement corrigée sur vos avis. Il n'est bruit ici que des grandes choses que le roi va faire ; et, à vous dire le vrai , jamais commencement de campagne n'eut un meilleur air. J'ai bien vu dans les livres des exemples de grandes félicités; mais au prix de la fortune du roi, à mon sens, tout est malheur. Ce qui m'embarrasse , c'est qu'ayant épuisé pour Namur toutes les hyperboles et toutes les hardiesses de notre langue , où trouverai-je des expressions pour le louer, s'il vient à faire quelque chose de (dus grand que la prise de cette ville ? Je sais bien ce que je ferai : je garderai le silence et vous
1 La s, dire x confire l>s femmes, et l'ode sur l>i jrisr >ie Namur.
laisserai parler. C'est le meilleur parti que je puisse prendre :
Spectatus satis, et donatusjam rude.... '.
Je vous prie de bien témoigner à M. de Chamlai combien je lui suis obligé des offices qu'il rend à mon frère»; je vois bien que la fortune n'est pas capable de l'aveugler et qu'il voit toujours ses amis avec les mêmes yeux qu'auparavant. Adieu, mon cher monsieur; soyez bien persuadé queje vous aime et queje vous estime infiniment. Dans le temps que j'allais finir cette lettre, M. l'abbé Dongois est entré dans ma chambre avec le petit mot de lettre que vous écrivez à madame Racine , et où vous mandez l'heureux , surprenant , incroyable succès de votre négociation. Que vous dirai-je là-dessus ? Cela demande une lettre tout entière, que je vous écrirai demain. Cependant souvenez-vous de l'état de Pamphile, à la fin de l'Andrienne :
Nunc est , quum me interfici paliar 3.
Voilà à peu près mon état. Adieu encore un coup, mon cher, illustrissime , effectif , ou puisque la passion permet quelquefois d'inventer des mots, mon effectissime ami.