A CHARLES PERRAULT
De Bruxelles, 5 mai 1694.
Vous pouvez être surpris, monsieur, de ce que j'ai tant différé à vous faire réponse , ayant à vous remercier de votre présent, et de la manière honnête dont vous me faites souvenir de l'affection que vous m'avez toujours témoignée, vous et messieurs vos frères , depuis que j'ai le bien de vous connaître. Je n'ai pu lire votre lettre sans m'y trouver obligé ; mais, pour vous parler franchement, la lecture que je lis ensuite de la préface de votre Apologie des femmes me jeta dans un grand embarras , et me fit trouver cette réponse plus difficile que je ne pensais. En voici la raison.
Tout le monde sait que M. Despréaux est de mes meilleurs amis, et qu'il m'a rendu des témoignages d'estime et d'amitié en toutes sortes de temps. Un de
1 Chapilrp xm , v. 38.
1 Chapitre xm, v. 20.
3 Epitre I a\ix Corinth. chap. v, v. 9 et 10.
4 Jacques Toussaint, nommé par François Iet a la chaire de langue grecque au Collège Royal, en lf>J2, a publié, sous le nom de Twssunus, un Lcxicon rjrœco-latiitum.
mes amis m'avait envoyé sa dernière satire . Je témoignai à cet ami la satisfaction que j'en avais eue, et lui marquai en particulier que ce que j'en estimais le plus, par rapport à la morale, c'était la manière si ingénieuse et si vive dont il avait représenté les mauvais effets que pouvaient produire dans les jeunes personnes les opéras et les romans. Mais comme je ne puis m'empêcher de parlera cœur ouvert à mes amis, je ne lui dissimulai pas que j'aurais souhaité qu'il n'y eût point parlé de l'auteur de Saint-Paulin'. Cela a été écrit avant que j'eusse rien su de Y Apologie des femmes, que je n'ai reçue qu'un mois après. J'ai fort approuvé ce que vous y dites en faveur des pères et mères qui portent leurs enfants à embrasser l'état du mariage par des motifs honnêtes et chrétiens; et j'y ai trouvé beaucoup de douceur et d'agrément dans les vers.
Mais ayan^rencontrédans la préface diverses choses que je ne pouvais approuver sans blesser ma conscience, cela me jeta dans l'inquiétude de ce que j'avais à faire. Enfin, je me suis déterminé à vous marquer à vous-même quatre ou cinq points qui m'y ont fait le plus de peine, dans l'espérance que vous ne trouverez pas mauvais que j'agisse à votre égard aveccette naïve et cordiale sincérité que les chrétiens doivent pratiquer envers leurs amis.
Lapremière chose que je n'ai pu approuver, c'est que vous ayez attribué à votre adversaire cette proposition générale : « que l'on ne peut manquer en « suivant l'exemple des anciens , » et que vous ayez conclu « que, parce que Horace et Juvénal ont dé- « clamé contre les femmes d'une manière scanda- « leuse, il avait pensé qu'il était en droit de faire la « même chose. » Vous l'accusez donc d'avoir déclamé contre les femmes d'une manière scandaleuse, étendes termes qui blessent la pudeur, et de s'être cru en droit de le faire à l'exemple d'Horace etde Juvénal; maisbien loin de cela, il déclare positivement le contraire : car , après avoir dit dans sa préface « qu'il n'appréhende pas que les femmes « s'offensent de sa satire , » il ajoute « qu'une chose « au moins dont il est certain qu'elles le loueront, « c'est d'avoir trouvé moyen, dans une matière « aussi délicate que celle qu'il y traitait, de ne pas « laisser échapper un seul mot qui pût blesser le « moins du monde la pudeur. » C'est ce que vousmême, monsieur, avez rapporté de lui dans votre préface et ce que vous prétendez avoir réfuté par ces paroles : « Quelle erreur! Est-ce que des héros « à voix luxurieuse , des morales lubriques , des « rendez-vous chez- la Cornu , et les plaisirs de
1 Poëme héroïque publié par Charles Perrault en I6S8.
« l'enfer qu'on goûte en paradis , peuvent se pré- » senter a l'esprit sans y faire des images dont la « pudeur est offensée? »
Je vous avoue, monsieur, que j'ai été extrêmement surpris de vous voir soutenir une accusation de cette nature contre fauteur de la satire, avec si peu de fondement : car il n'est point vrai que les termes que vous rapportez soient des termes déshonnêtes, et qui blessent la pudeur; et la raison que vous en donnez ne le prouve point. S'il était vrai que la pudeur fût offensée de tous les termes qui peuvent présenter à notre esprit certaines choses dans la matière de la pureté, vous l'auriez bien offensée vous-même , quand vous avez dit que « les « anciens poètes enseignaient divers moyens pour « se passer du mariage, qui sont des crimes parmi « les chrétiens, et des crimes abominables. » Car y a-t-il rien de plus horrible et de plus infâme, que ce que ces mots de crimes abominables présentent à l'esprit? Ce n'est donc point par là qu'on doit juger si un mot est déshonnête ou non.
On peut voir sur cela une lettre de Cicéron à Papirius Paetus * , qui commence par ces mots : Amo verecundiam, tu potiùs liber talem loquendi( car c'est ainsi qu'il faut lire, et non pas amo verecundiam, r et potiùs liber tatem loquendi , qui est une faute visible qui se trouve presque dans toutes les éditions de Cicéron ). Il y traite fort au long cette question, sur laquelle les philosophes étaient partagés : s'il y a des paroles qu'on doive regarder comme malhonnêtes et dont la modestie ne permette pas que l'on se serve. Il dit que les stoïciens niaient qu'il y en eût; il rapporte leurs raisons. Ils disaient que l'obscénité, pour parler ainsi, ne pouvait être que dans les mots ou dans les choses; qu'elle n'était point dans les mots, puisque plusieurs mots ét;uit équivoques, et ayant diverses significations, ils ne passaient point pour déshonnêtes selon une de leurs significations, dont il apporte plusieurs exi mples; qu'elle n'était point aussi dans les choses, parce que la même chose pouvant être signifiée par plusieurs façons de parler, il y en avait quelques-unes dont les personnes les plus modestes ne faisaient point de difficulté de se servir : comme, dit-il, personne ne se blessait d'entendre dire virginem me quondam invita m is />•>• vim Violât, au lieu que si on se fût servi d'un antre mol que Cicéron laisse sous-entendre, et qu'il n'a eu Larde d'écrire : nemo, dit-il, tldisset; personne ne l'aurait pu souffrir.
H est donc constant, selon tous les philosophes