‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 397 sur 672 · A MAUCROIX · texte numérisé non relu

A MAUCROIX

29 avril 1695.

Les choses bors de \ raisemblance qu'on m'a dites de M. de la Fontaine sont a peu près celles que vous avez devinées; je veux dire que ce sont ces luircs . ces ciliées . et ces disciplines dont on m'a assuréqu'il affligeait fréquemment son corps . et qui m'ont paru d'autant plus incroyables de notre défunt .uni», que jamais rien, à mon avis, ne fut plus éloigné de son caractère que ces mortifications. Mais quoi ' la .

1 Louis \iv «lit .t cette occasion : Racine, < ela est beau .

«. mais bien terrible.

- ( iharles Boiieau . abbé d.' Beaulieu, membrede P académie française, prédicateur, il De faut pas le confondre avec l'abbé Boiieau, Frère de Boiieau Despréaux.

François de Niert , seigneur de Gambais . premier valet ■! • chambre ordinaire du roi. mort en iti i.

I l.i Fontaine était mort le i.i avril 1696

de Dieu ne se borne pas à des changements ordinaires, et c'est quelquefois de véritables métamorphoses qu'elle fait. Elle ne parait pas s'être répandue delà même sorte sur le pauvre M. Cassandre, qui est mort tel qu'il a vécu, c'est à savoir très-misanthrope, et non-seulement haïssant les hommes, mais ayant même assez de peine à se réconcilier avec Dieu , à qui, disait-il, si le rapport qu'on m'a fait est véritable, il n'avait nulle obligation. Qui eût cru que, de ces deux hommes, c'était M. de la Fontaine qui était le vase d'élection ? Voilà, monsieur, de quoi augmenter les réflexions sages et chrétiennes que vous me faites dans votre lettre , et qui me paraissent partir d'un cœur sincèrement persuadé de ce qu'il dit.

Pour venir à vos ouvrages, j'ai déjà commencé à conférer le dialogue des orateurs avec le latin '. Ce que j'en ai vu me paraît extrêmement bien. La langue y est parfaitement écrite. Il n'y a rien de gêné, et tout y paraît libre et original. 11 y a pourtant des endroits où je ne conviens pas du sens que vous avez suivi. J'en ai marqué quelques-uns avec du crayon, et vous y trouverez ces marques quand on vous les renverra. Si j'ai le temps, je vous expliquerai mes objections ; car je doute sans cela que vous les puissiez bien comprendre. En voici une que par avance je vais vous écrire , parce qu'elle me paraît plus de conséquence que les autres. C'est à la page 6 de votre manuscrit, où vous traduisez :

Minimum inter tôt ac tanta locum obtinent imagines ac tituli et statuœ , quœ neque ipsa tamen negliguntur :

« Au prix de ces talents si estimables , qu'est-ce que la no- « blesse et la naissance, qui pourtant ne sont pas méprisées ? »

Il ne s'agit point, à mon sens, dans cet endroit, de la noblesse ni de la naissance ; mais des images, des inscriptions et des statues, qu'on faisait faire souvent à l'honneur des orateurs, et qu'on leur envoyait chez eux. Juvénal parle (sat. vu , v. 124) d'un avocat de son temps qui prenait beaucoup plus d'argent que les autres , à cause qu'il en avait une équestre a. Sans rapporter ici toutes les preuves que je vous pourrais alléguer, Maternus lui-même, dans votre dialogue,- fait entendre clairement la même chose lorsqu'il dit que « ces statues et ces images se sont « emparées malgré lui de sa maison. »

.Ira et imagines , quœ , etiam me nolenle , in domum meam irruperunt.

Excusez, monsieur, la liberté que je prends de vous

1 Attribué par les uns à Tacite, par d'autres à Quintilien.

2 JEmWio dabitur quantum potot....

.... Hujusenim stat currus aëneus; alti Quadrijuges la vcslibulis, etc.

dire si sincèrement mon avis. Mais ce serait dommage qu'un aussi bel ouvrage que le vôtre eût de ces taches où les savants s'arrêtent, et qui pourraient donner occasion de le ravaler. Et puis vous m'avez donné tout pouvoir de vous dire mon sentiment.

Je suis bien aise que mon goût se rencontre si conforme au vôtre dans tout ce que je vous ai dit de nos auteurs, et je suis persuadé aussi bien que vous que M. Godeau est un poète fort estimable. Il me semble pourtant qu'on peut dire de lui ce que Longin dit d'Hypéride', qu'il est toujours à jeun, et qu'il n'a rien qui remue ni qui échauffe ; en un mot , qu'il n'a point cette force de style et cette vivacité d'expression qu'on cherche dans les ouvrages , et qui les font durer. Je ne sais point s'il passera à la postérité: mais il faudra pour cela qu'il ressuscite, puisqu'on peut dire qu'il est déjà mort, n'étant presque plus maintenant lu de personne. Il n'en est pas ainsi de Malherbe, qui croît de réputation à mesure qu'il s'éloigne de son siècle. La vérité est pourtant, et c'était le sentiment de notre cher ami Patru , que la nature ne l'avait pas fait grand poète ; mais il corrige ce défaut par son esprit et par son travail : car personne n'a plus travaillé ses ouvrages que lui , comme il paraît assez par le petit nombre de pièces qu'il a faites. Psotre langue veut être extrêmement travaillée. Racan avait plus de génie que lui; mais il est plus négligé , et songe trop à le copier. Il excelle surtout, à mon avis , à dire les petites choses; et c'est en quoi il ressemble mieux aux anciens, que j'admire surtout par cet endroit. Plus les choses sont sèches et malaisées à dire en vers , plus elles frappent quand elles sont dites noblement, et avec cette élégance qui fait proprement la poésie. Je me souviens que M. de la Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de France, à la place des points de Venise. Les voici ; c'est dans la première épître à Sa Majesté :

Et nos voisins frustrés de ces tributs servîtes Que payait à leur art le luxe de nos villes.

Virgile et Horace sont divins en cela, aussi bien qu'Homère. C'est tout le contraire de nos poètes , qui ne disent que des choses vagues , que d'autres ont déjà dites avant eux, et dont les expressions sont trouvées. Quand ils sortent de là, ils ne sauraient plus s'exprimer, et ils tombent dans une sécheresse qui est encore pire que leurs larcins. Pour moi, je ne sais pas si j'y ai réussi; mais quand je fais des

1 Traité du sublime, chap. xxvm.

vers, je songe toujours à dire ce qui ne s'est point encore dit en notre langue.

C'est ce que j'ai principalement affecté dans une nouvelle épitre ' , que j'ai faite à propos de toutes les critiques qu'on a imprimées contre ma dernière satire. J'y compte tout ce que j'ai fait depuis que je suis au monde ; j'y rapporte mes défauts , mon âge , mes inclinations, mes mœurs; j'y dis de quel père et de quelle mère je suis né; j'y marque les degrés de ma fortune, comment j'ai été a la cour, comment j'en, suis sorti , les incommodités qui me sont survenues, les ouvrages que j'ai faits. Ce sont bien de petites choses dites en assez peu de mots, puisque la pièce n'a pas plus de cent trente vers. Elle n'a pas encore vu le jour, et je ne l'ai pas même encore écrite; mais il me parait que tous ceux a qui je l'ai récitée en sont aussi frappés que d'aucun autre de mes ouvrages. Croiriez-vous, monsieur, qu'un des endroits où ils se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose , sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois plus prétendre à l'approbation publique? Cela est dit en quatre vers , que je veux bien vous écrire ici , afin que vous me mandiez si vous les approuvez :

Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds déjà toule chenue , A jeté sur ma tète , avec ses doigts pesants , Onze lustres complets surchargés de deux 2 ans.

Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces quatre vers. Mais , monsieur, à propos des petites choses qu'on doit dire en vers , il me parait qu'en voilà beaucoup que je vous dis en prose, et que le plaisir que j'ai à vous parler de moi me fait assez mal à propos oublier à vous parler de vous. J'espère que vous excuserez un poète nouvellement délivré d'un ouvrage. Il n'est pas possible qu'il s'empêche d'en parler, soit à droit , soit à tort.

Je reviens aux pièces que vous m'avez mises entre les mains. Il n'y en a pas une qui ne soit très-digne d'être imprimée. Je n'ai point vu les traductions des traites ^/' la Vieillesse et de l'Amitié, qu'a faites aussi bien que vous le dévot dont vous vous plaignez 3; tout ce que je sais, c'est qu'il a eu la hardiesse, pour ne pas dire l'impudence, de retraduire les Confessions de saint Augustin après messieurs de Port-Royal; et qu'étant autrefois leur humble et rampant écolier, il s'était tout à coup voulu ériger eu maître. lia fait une préface au-devant de sa tra-

1 La v .

1 L'auteur mit de trou mis, quand il lit imprimer l'épitre \. (Brosï

1 Philippe Goibaud Uubois.de l'Académie française, mari en 1694.

duction des Sermons de saint Augustin , qui , quoique assez bien écrite, est un chef-d'œuvre d'impertinence et de mauvais sens. M. Arnauld, un peu avant que de mourir, a fait contre cette préface une dissertation qui est imprimée. Je ne sais si on vous l'a envoyée; mais je suis sur que si vous l'avez lue, vous convenez avec moi qu'il ne s'est rien fait en notre langue de plus beau ni de plus fort sur les matières de rhétorique. C'est ainsi que toute la cour et toute la ville en ont jugé, et jamais ouvrage n'a été mieux réfuté que la préface du dévot. Tout le monde voudrait qu'il fût en vie, pour voir ce qu'il dirait en se voyant si bien foudroyé. Cette dissertation est le pénultième ouvrage de M. Arnauld, et j'ai l'honneur que c'est par mes louanges que ce grand personnage a fini, puisque la lettre qu'il a écrite sur mon sujet à .M. Perrault est son dernier écrit. Vous savez sans doute ce que c'est que cette lettre qui me fait un si grand honneur; et .M. le Verrier en a une copie qu'il pourra vous faire tenir quand vous voudrez , supposé qu'il ne vous l'ait pas déjà envoyée. Il est surprenant qu'un homme dans l'extrême vieillesse ait conservé toute cette vigueur d'esprit et de mémoire qui parait dans ces deux écrits, qu'il n'a fait pourtant que dicter, la faiblesse de sa vue ne lui permettant plus d'écrire lui-même.

11 me semble, monsieur, que voilà une longue lettre. Mais quoi? le loisir que je me suis trouve aujourd'hui a Auteuil m'a comme transporté a Reims , où je me suis imaginé que je vous entretenais dans votre jardin, et que je vous revoyais encore, comme autrefois « , avec tous ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnitem surgentis2. Je n'espère plus de m'y revoir. Mais, vous, monsieur, est-ce que nous ne vous reverrons plus à Paris? etn'avez-vous point quelque curiosité de voir ma solitude d'Auteuil ? Que j'aurais de plaisir à vous y embrasser, et à déposer entre vos mains le chagrin que me donne tous les jours le mauvais goût de la plupart de nos académiciens ! gens assez comparables aux Huronset aux Topinainboux, comme vous savez bien que je l'ai déjà avance dans mon épigrainme :

Clio vint, l'autre jour, se plaindre au dieu d.

Qu'en ci rtain lieu de l'univers On traitait d'auteurs froids, de poètes stériles,

Les Homèrea 1 1 les v irgUes.

Cela ne saurait être; un ^v>t moqué de nou*,

Reprit Apollon en courroux :

Ou peut-on avoir dit une telle infamie? l st-ce chez les Hurous, chez les ropiuamboux?

1 Quand Boilean accompagna Louis \IY en AJsace, U pai.-.i par ELeims, en 1081. ' Psaume lxxu, v. 20. Somniumsurgentium.

4ôi

— C'est à Paris. — C'est donc dans l'hôpital des fous? — Non , c'est au Louvre , eu pleine académie !

J'ai supprimé cette épigramme , et ne l'ai point mise dans mes ouvrages, parce qu'au bout du compte je suis de l'académie, et qu'il n'est pas honnête de diffamer un corps dont on est. Je n'ai même jamais montré à personne une badinerie que je fis ensuite , pour m'excuser de cette épigramme. Je vais la mettre ici pour vous divertir; mais c'est ù la charge que vous me garderez le secret, et que ni vous ne la retiendrez par cœur, ni ne la montrerez à personne.

J'ai traité de Topinamboux

Tous ces beaux censeurs , je l'avoue , Qui , de l'antiquité si follement jaloux , Aiment tout ce qu'on Lait, blâment tout ce qu'on loue;

Et l'Académie , entre nous ,

Souffrant chez soi de si grands fous ,

Me semble un peu Topinamboue.

C'est une folie, comme vous voyez; mais je vous la donne pour telle. Adieu, monsieur; je vous embrasse de tout mon cœur , et suis entièrement à vous.

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