‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 399 sur 672 · RÉPONSE DE MAUCROIX A BOILEAU · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE MAUCROIX A BOILEAU

23 mai 1695.

J'ai différé quelque temps à vous répondre , monsieur. C'est moins par négligence que par discrétion: il ne faut pas sans cesse interrompre vosétudes ou votre repos.

Mais au lieu de commencer par les remercîments que je vous dois, souffrez que je vous fasse des reproches. Pourquoi me demander quej'excuse la liberté que vous prenez de me dire si sincèrement votre avis? Vous ne sauriez, je vous jure, me faire plus de plaisir. Autant de coups de crayon sur mes ouvrages, autant d'obligations que vous vous acquérez sur moi. Mais cela, monsieur, c'est la pure vérité. Je conviens de bonne foi que je ne suis point entré dans le sens de l'auteur sur ces mots : imagines ac tituli et statute. Au cas que ma traduction s'imprime, non-seulement je profiterai de votre correction, mais j'avertirai le public qu'elle vient de vous, si vous l'agréez; et par là je me ferai honneur, car on verra du moins que je suis un peu de vos amis. Il y a encore dans ce dialogue beaucoup d'autres endroits que je n'ai pas rendus scrupuleusement en notre langue, parce qu'il aurait fallu des notes pour les faire entendre à la plupart des lecteurs, qui ne sont point instruits des coutumes de l'antiquité, et qui sont cependant bien aises qu'on leur épargne la peine de se rabattre sur des notes. Vous savez d'ailleurs que le texte de cet ouvrage est fort corrompu ; la lettre y est souvent défectueuse : comment donc le traduire si littéralement?

Venons à M. Godeau. Je tombe d'accord qu'il écrivait avec beaucoup de facilité, disons avec trop de facilité ; il faisait deux et trois cents vers , comme dit Horace, stanspede in uno. Ce n'est pas ainsi que se font les bons vers; je m'en rapporte volontiers à votre expérience. Néanmoins , parmi les vers négligés de M. Godeau, il y en a de beaux qui lui échappent. Par exemple , lorsqu'il dit à Virgile , en lui parlant de ses Géorgiques :

Soit que d'un coutre d'or. tu fendes les guérets ;

ne trouvez-vous pas que ce vers-là est heureux? Mais pour vous dire la vérité, dès notre jeunesse même nous nous sommes aperçus que M. Godeau ne varie point assez. La plupart de ses ouvrages sont comme

des logogriphes, car il commence toujours par exprimer les circonstances d'une chose, et puis il y joint le mot. On ne voit point d'autre figure dans son benedicite , dans son laudate et dans ses cantiques. A l'égard de Malherbe et de Hacan , selon moi , vous en jugez très-bien, et comme toute ma vie j'en ai entendu juger aux plus habiles. Ce que notre ami la Fontaine vous a dit sur les deux vers qu'il estimait le plus dans vos ouvrages , il me l'a dit aussi ; et je ne sais pas même si je ne lui ai point dit cela le premier : je n'en voudrais pas répondre. Du reste, j'ai bien reconnu, il y a longtemps, que vous ne dites point les choses comme les autres. Vous ne vous laissez pas gourmander, s'il faut ainsi dire, par la nme. C'est, à mon avis, l'écueil de notre versilication, et je suis persuadé que c'est par la que les Grecs et les Latins ont un si grand avantage sur nous. Quand ils avaient fait un vers, ce vers demeurait; mais pour nous ce n'est rien que de faire un vers, il en faut faire deux, et que le second ne paraisse pas fait pour tenir compagnie au premier.

L'endroit de votre dernière épître , dont vous me régalez, me fait souhaiter le reste avec une extrême impatience. J'aime bien cette vieillesse qui es (venue sous vos cheveux blonds; et si tout le reste est de la sorte , vous pourrez dire comme Malherbe : «Les « puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, non « loin de mon berceau, commencèrent leur cours ; je « les possédai jeune, et les possède encore à la fin « de mes jours1. » IN e trouvez-vous pas plaisant que j'écrive des vers comme si c'était de la prose? Racan n'écrivait pas autrement ses poésies.

J'ai lu la dissertation de M. Arnauld sur la préface du dévot. Je suis fâché, en la lisant, de n'être pas un peu plus vindicatif que je ne suis; car j'aurais eu bien du plaisir à voir tirer de si belle force les oreilles à mon homme. Qu'aurait-il pu repondre à tant de bonnes raisons, qui détruisent son ridicule système d'éloquence? Faites-moi la grâce de m'envoyer cette lettre que M. Arnauld écrit à M. Perrault, et ou il parle de vous comme toute la France en doit parler. .M. Perrault est un galant homme, qui entend raison sur tout, excepté sur h s modernes. Depuis qu'il a épouse leur parti, il s'aveugle même sur le mérite des modernes qui défendent les anciens. Notre siècle, il esl vrai, a produit de trèsgrands hommes en toutessertes d'arts et de sciences. La magnanimité des Romains Se retrouve tout entière dans Corneille, et il y a beaucoup de scènes dans Molière qui déconcerteraient la gravité du plus

1 Ode ii Louù XIII. Voyez les œul née de Malherbe, liv. I ', inle n, sia. ao.

sévère des stoïques; mais nous ne sommes pas contents de ces louanges , et , a moins de mettre les anciens sous nos pieds, nous ne croyons pas êtr< assez élevés. Quand nous en serions nous-mêmes les juges, nous devrions avoir honte de prononcer en notre faveur. C'est de la postérité qu'il faut attendri un jugement décisif; et il y a certainement peu de nos écrivains qui, comme vous, monsieur, ne doivent pas craindre de paraître un jour devant son tribunal.

Pour moi et les traducteurs mes confrères, c'est inutilement que nous le craindrions. Vous m'avez dit plus d'une fois que la traduction n'a jamais mené personne à l'immortalité. Mettant la main à la conscience, je crois aussi que j'aurais tort d'y prétendre. Je ne m'en flatte point: Oporlet unumqwa demortalitat^avideimmortaUtatesuàcogitare.Qe, mot de Pline le jeune me paraît une des meilleur* choses qu'il ait dites. Pour écrire, il me faudrait un grand fonds de science et peu de paresse. Je suis fort paresseuxet je ne saispas beaucoup. La traduction répare tout cela : mon auteur est savant pour moi; les matières sont toutes digérées; l'invention et la disposition ne me regardent pas ; je n'ai qu'a m'énoncer. Un avantage que je trouve encore dans la traduction, et dont tout le monde ne s'avise point, c'est qu'elle nous fait connaître parfaitement un auteur; elle nous le fait voir tout nu, si j'ose parler ainsi; le traducteur découvre toutes ses beautés et tous ses défauts. Je n'ai jamais si bien connu Ciceronqueje fais présentement; et si j'étais aussi hardi que les critiques de son siècle, j'oserais peut-être comme eux lui reprocher en quelques endroits un peu de verbiage; mais il ne m'appartient pas de parler avec si peu de respect d'un si grand orateur Je vous avoue pourtant que si la fortune m'eût \\w .1 Paris , je me serais hasarde .1 composer une histoire de quelqu'un de nos rois; mais je me trduve danun lieu où l'on manque de tous les secours nécessaires à un écrivain : ainsi, j'ai ete contraint de me borner à la traduction. Je ne saurais m'en repentir, si j'ai le bonheur de vous plaire un peu. Aimez-moi toujours, je vous supplie; et assure/, le très-cher M. Racine que je serai éternellement son humble serviteur, aussi bien que le vôtre.

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