‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 401 sur 672 · IG · texte numérisé non relu

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Monsieur , Bien que mes ouvrages aient fait de l'éclat dans le monde , je n'en ai point conçu une trop haute opinion de moi-même ; et si les louanges qu'on m'a données m'ont flatté assez agréablement , elles ne m'ont pourtant point aveuglé. Mais j'avoue que la traduction que votre excellence a bien daigné faire de mon Art poétique, et les éloges dont elle l'a accompagnée en me l'envoyant, m'ont donné un véritable orgueil. R ne m'a plus été possible de me croire

1 Elle était de Boivin le jeune, « qui fut si charmé de cette « méprise, dit Louis Racine, qu'il adressa à mon père une « petite pièce de vers fort ingénieuse , par laquelle il le priait » de laisser quelque temps le public dans l'erreur. » (Mémoires sur la vie de Jean Racine.)

un homme ordinaire, en me voyant si extraordinairement honoré; et il m'a paru que, d'avoir un traducteur de votre capacité et de votre élévation, était pour moi un titre de mérite , qui me distinguait de tous les écrivains de notre siècle. Je n'ai qu'une connaissance très-imparfaite de votre langue, et je n'en ai fait aucune étude particulière. J'ai pourtant assez bien entendu votre traduction pour m'y admirer moi-même , et pour me trouver beaucoup plus habile écrivain en portugais qu'en français. En effet , vous enrichissez toutes mes pensées en les exprimant. Tout ce que vous maniez se change en or, et les cailloux même , s'il faut ainsi parler, deviennent des pierres précieuses entre vos mains. Jugez après cela si vous devez exiger de moi que je vous marque les endroits où vous pouvez vous être un peu écarté de mon sens. Quand, à la place de mes pensées, vous m'auriez, sans y prendre garde, prêté quelques-unes des vôtres, bien loin de m'employer a les faire ôter, je songerais à profiter de votre méprise, et je les adopterais sur-le-champ pour me faire honneur; mais vous ne me mettez nulle part à cette épreuve. Tout est également juste, exact, fidèle dans votre traduction; et bien que vous m'y ayez fort embelli , je ne laisse pas de m'y reconnaître partout. Ne dites donc plus, monsieur, que vous craignez de ne m'avoir pas assez bien entendu. Dites-moi plutôt comment vous avez fait pour m'entendre si bien, et pour apercevoir dans mon ouvrage jusqu'à des finesses que je croyais ne pouvoir être senties que par des gens nés en France , et nourris à la cour de Louis le Grand. Je vois bien que vous n'êtes étranger en aucun pays , et que par l'étendue de vos connaissances vous êtes de toutes les cours et de toutes les nations. La lettre et les vers français que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en sont un bon témoignage. On n'y voit rien d'étranger que votre nom , et il n'y a point en France d'homme de bon goût qui ne voulût les avoir faits. Je les ai montrés à plusieurs de nos meilleurs écrivains. Il n'y en a pas un qui n'en ait été extrêmement frappé , et qui ne m'ait fait comprendre que, s'il avait reçu de vous de pareilles louanges, il vous aurait déjà récrit des volumes de prose et de vers. Que penserez-vous donc de moi, de me contenter d'y répondre par une simple lettre de compliment? Ne m' accuserez-vous point d'être ou méconnaissant ou grossier? Non, monsieur, je ne suis ni l'un ni l'autre; mais franchement je ne fais pas des vers, ni même de la prose, quand je veux. Apollon est pour moi un dieu bizarre, qui ne me donne pas comme à vous audience à toutes les heures :il faut que j'attende les moments favorables. J'aurai soin d'en profiter dès que je les trouverai;

et il y a bien du malheur, si je ne meurs enfin quitte d'une partie de vos éloges. Ce que je vous puis dire par avance, c'est qu'à la première édition de mes ouvrages, je ne manquerai pas d'y insérer votre traduction et que je ne perdrai aucune occasion de faire savoir à toute la terre que c'est des extrémités de notre continent, et d'aussi loin que les colonnes d'Hercule, que me sont venues les louanges dont je m'applaudis davantage, et l'ouvrage dont je me sens le plus honoré. Je suis avec un très-grand respect, de Votre Excellence, le très-humble, etc.

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