A RACINE
Auteuil , mercredi , 1097.
Je crois que vous serez bien aise d'être instruit de ce qui s'est passé dans la visite que nous avons , suivant votre conseil, rendue ce matin, mon frère le docteur de Sorbonne et moi, auR. P. de la Chaise. Nous sommes arrives chez lui sur les neuf heures ; et sitôt qu'on lui a dit notre nom, il nous a fait entrer. Il nous a reçus avec beaucoup d'agrément, m'a interrogé fort obligeamment sur l'état de ma santé , et a paru fort content de ce que je lui ai dit que mon incommodité ( un asthme ) n'augmentait point. Ensuite il a fait apporter des chaises, s'est mis tout proche de moi , afin que je le pusse mieux entendre ( la voix du P. (a Chaise était faible , et Despréaux entendait avec peine); et aussitôt entrant en matière, m'a dit que vous lui aviez lu un ouvrage de ma façon , où il y avait beaucoup de bonnes choses ; mais que la matière que j'y traitais était une matière fort délicate, et qui demandait beaucoup de savoir; qu'il avait autrefois enseigné la théologie ji Lyon), et qu'ainsi il devait être instruit de cette matière à fond ; qu'il fallait faire une grande différence de l'amour affectif, d'avec Vamour effectif; que ce dernier était absolument nécessaire , et entrait dans l'attrition; au lieu que l'amour affectif venait de la ton i lit ion parfaite; et qu'ainsi il justifiait par lui-même le pécheur, mais que l'amour effectif n'avait d'effel qu'avec l'absolution du piètre. Enfin, il nous a débite en très-bons termes tout ce que beaucoup d'habiles auteurs scholastiques ont écrit sur ce sujet, sans pourtant dire. comme quelques-uns d'eux, que l'amourde Dieu, absolument parlant, n'est point nécessaire pour la
justification du pécheur. .Mon frère applaudissait à chaque mot qu'il disait , paraissant être enchanté de
sa doctrine, et encore plus de sa manière de l'énoncer. Pour moi, je suis demeure dans le silence. Enfin, lorsqu'il a cesse de parler, je lui ai dit que j'avais été fort surpris qu'on m'eût prêté des cha-
rités auprès de lui, etqu'onluieûtdonnéà entendre que j'avais fait un ouvrage contre les jésuites; ajoutant que ce serait une chose bien étrange , si soutenir qu'on doit aimer Dieu s'appelait écrire contre les jésuites; que mon frère avait apporté avee lui vin^t passages de dix ou douze de leurs plus fameux écrivains, qui soutenaient, en termes beaucoup plus forts que ceux de mon épitre, que , pour être justifié, il faut indispensahlement aimer Dieu; qu'enfin j'avais si peu songea écrire contre les jésuites, que les premiers à qui j'avais lu mon ouvrage, c'était six jésuites des plus célèbres, qui m'avaient tous dit qu'un chrétien ne pouvait pas avoir d'autres sentiments sur l'amour de Dieu que ceux que j'énonçais dans mes vers. J'ai ajouté ensuite que depuis peu j'avais eu l'honneur de réciter mon ouvrage a monseigneur l'archevêque de Paris M. de \oailles), et à monseigneur l'évêque de Meaux (Bossuet), qui en avaient tous deux paru, pour ainsi dire, transportés ; qu'avec tout cela, néanmoins, si Sa Ré \ ère oc B croyait mon ouvrage périlleux, je venais présentement pour le lui lire, afin qu'il m'instruisit de mes fautes. Enfin, je lui ai l'ait le même compliment que je fis à monseigneur l'archevêque , lorsque j'eus l'honneur de le lui réciter, qui était que je ne renais pas pour être loué, mais pour être jugé; que je le priais donede me prêter une vive attention, et de trouver bon même que je lui répétasse beaucoup d'endroits. 11 a fort approuvé ma proposition , et je lui ai lu mon épitre très-posément , jetant au reste dans ma lecture toute la force et tout l'agrément que j'ai pu. J'oubliais de vous avertir que je lui ai auparavant dit encore une particularité qui l'a assez agréablement surpris : c'est à savoir que je prétendais n'avoir proprement fait autre chose dans mon ouvrage que mettre en vers la doctrine qu'il venait de nous débiter; et l'ai assure que j'étais persuade que luimême n'en disconviendrait pas. .Mais, pour en revenir au récit de ma pièce, croirie/.-vous, monsieur, que lachose est arrivée commeje l'avais prophétisé et qu'àla reserve de deux petits scrupules qu'il vous a dits, et qu'il adusa répétés, qui lui étaient venus au sujet de ma hardiesse à traiter en vers une matière si délicate, il n'a t'ait d'ailleurs que s'écrier : « Pulchrèl benèl rectè! Cela est vrai, cela est in- « dubitable; voilà qui est merveilleux; il faut lire cria au mi; répétez-moi encore » I endroit. Est-ce « la ce que M. Racine m'a lu ? • il a été surtout extrêmement trappe de c s vers que vous lui aviez passes, et quejt lui ai récités avec toute l'énergie dont je suis capable :
< • pendant on ne voit iju-- docteon, même austères .
Qui, les semant partout , s'en vont pieusement De toute piété saper le fondement , etc.
Il est vrai que je me suis heureusement avisé d'insérerdans mon épître huit vers quevous n'avez point approuvés, et que mon frère juge très à propos de rétablir. Les voici ; c'est ensuite de ce vers :
Oui , dites- vous. Allez , vous l'aimez , croyez-moi.
« Qui fait exactement ce que ma loi commande « A pour moi , dit ce Dieu , l'amour que je demande. » Faites-le donc ; et , sûr qu'il nous veut sauver tous , Ne vous alarmez point pour quelques vains dégoûts Qu'en sa ferveur souvent la plus sainte âme éprouve. Marchez , courez à lui ; qui le cherche le trouve ; Et plus de votre cœur il parait s'écarter, ■ Plus par vos actions songez à l'arrêter.
Il m'a fait redire trois fois ces huit vers. Mais je ne saurais vous exprimer avec quelle joie , quels éclats de rire , il a entendu la prosopopée de la fin. En un mot , j'ai si bien échauffé le révérend père , que , sans une visite que dans ce temps-là monsieur son frère lui est venu rendre , il ne nous laissait point partir que je ne lui eusse récité aussi les deux autres nouvelles épîtres ■ de ma façon quevous avez lues au roi. Encore ne nous a-t-il laissé partir qu'à la charge que nous Tirions voir à sa maison de campagne 2 , et il s'est chargé de nous faire avertir du jour où nous l'y pourrions trouver seul. Vous voyez donc, monsieur, que , si je ne suis pas bon poète, il faut que je sois bon récitateur.
Après avoir quitté le P. de la Chaise, nous avons été voir le P. Gaillard3, à qui j'ai aussi, comme vous pouvez penser, récité l'épître. Je ne vous dirai point les louanges excessives qu'il m'a données. Il m'a traité d'homme inspiré de Dieu , et m'a dit qu'il n'y avait que des coquins qui pussent contredire mon opinion. Je l'ai fait ressouvenir du petit théologien avec qui j'eus une prise devant lui chez M. de Lamoignon. Il m'a dit quece théologien était le dernier des hommes; que si sa société avait à être fâchée , ce n'était pas de mon ouvrage , mais de ce que des gens osaient dire que cet ouvrage était fait contre les jésuites. Je vous écris tout ceci à dix heures du soir, au courant de la plume. Je vous prie de retirer la copie que vous avez mise entre les mains de madame de Maintenon , afin que je lui en donne
1 L'épitre à ses vers , et celle à son jardinier.
2 Mont-Louis, maison à une demi-lieue de Paris, appartenante aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Le P. de la Chaise, qui l'avait fort embellie, y passait ordinairement toutes les semaines deux ou trois jours. (Bross.) — Mout-Louis est aujourd'hui le cimetière du P. de la Chaise.
3 Honoré Caillard, né à Aix en Provence, s'était fait une grande réputation par ses sermons. Il fut recteur du collège de Paris, puis supérieur de la maison professe. Il mourut à Paris, le II juin 1727, dans la quatre-vingt-seizième année de son âge, après soixante-neuf ans de profession religieuse.
une autre, où l'ouvrage soit dans l'état où il doit demeurer. Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis tout à vous.