‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 406 sur 672 · RÉPONSE DE BOILEAU. J 69. - A M. DE LA CHAPELLE · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE BOILEAU. J 69. - A M. DE LA CHAPELLE

Paris , 8 janvier 1609.

Je vous ai bien de l'obligation , mon cher neveu ' , de votre souvenir; mais depuis quand avez-vous oublié notre ancienne familiarité, et de quel front venez-vous le prendre avec moi sur un ton si respectueux? Pensez-vous que j'aie oublié :

Sed si te colo , Sexte , non amabo 2 ; et n'appréhendez-vous point que j'en conclue que vous êtes dans la même disposition d'esprit envers moi que Martial était envers Sextus? Au nom de Dieu, quand vous me ferez la faveur de m'écrire, soyez moins mon neveu , et soyez davantage mon ami. Gardons, vous et moi , nos respects pour l'illustre M. de Maurepas 3. C'est en écrivant à des personnes de son élévation qu'il faut se servir des termes que vous me prodiguez. Je vous prie donc de lui bien témoigner que j'ai pour lui toute l'estime et tout le respect que je dois , et que c'est sur l'honneur de sa protection que je fonde une des plus sûres espérances de ma tranquillité en ce monde. J'ose me flatter de le voir encore une fois en ma vie à Auteuil ; et c'est ce qui me fait attendre avec plus d'impatience le retour de mon ami le soleil. Adieu, mon cher neveu; aimez-moi toujours, et croyez que je suis encore plus cette année que l'autre....

Je ne sais pas comment vous l'entendez , madame ; mais pensez-vous qu'un homme qui , comme je vous l'ai déjà dit, a eu autrefois pour vous , sans que vous en sussiez rien , et du temps que vous n'étiez encore que mademoiselle de Marsilly ', des sentiments qui allaient bien au delà de l'estime et de la simple admiration , puisse recevoir de vous une lettre pleine de douceurs, sans que ces sentiments se renouvellent? Cependant, non-seulement vous m'écrivez des paroles obligeantes, vous y joignez les effets. Vous me faites des présents magnifiques; et, comme si ce n'était pas assez de m'avoir ravi tous les autres sens , vous m'attaquez encore par le goût , et m'envoyez une caisse pleine des plus exquises liqueurs. En vérité, madame, j'aurais bon besoin de cette insensibilité chrétienne dont vous nous croyez remplis, M. Racine et moi, pour résister à ces douceurs; car, pour me soutenir contre vous, il ne faut pas moins que Dieu même. Ma raison toute seule a pourtant gagné le dessus. Elle m'a fait concevoir ce que vous êtes et ce que je suis; et m'a si bien fait rentrer dans mon néant qu'enfin toute ma passion s'est tournée en purs sentiments d'estime et de reconnaissance; de sorte qu'au lieu d'amant impertinent que je commençais à devenir, je me suis trouvé tout à coup ami très-sincère et très-respectueux. Permettez donc, madame, qu'en cette qualité je vous dise qu'on ne peut pas être plus touché que je le suis de toutes vos bontés et de votre somptueux présent; qu'à mon avis néanmoins, il fallait garder sur cela les mesures que j'avais prises avec M. le marquis d'Aubeterre 2; et que de payer le port de la caisse est unegalanterie plus que romanesque, et dont vous ne sauriez trouver d'autorité dans Cassandre, dans Cléopâtre, ni dans la Clélie. Tout ce que je puis donc faire, madame, pour répondre à votre magnifique galanterie, c'est de vous payer en monnaie poétique , en vous envoyant mes trois dernières épîtres et tous mes autres ouvrages bien reliés. Vous les recevrez peu de temps après l'arrivée de cette lettre. Je suis avec toute la reconnaissance et tout le respect que je dois, etc.

1 N. Deschamps de Marsilly , née en 1679. Elle était fille de M. de Marsilly, tué au combat de Leuze, et seconde femme de M. le marquis de Villette, neveu de madame de Maintenon. Après la mort de ce marquis, elle épousa le fameux vicomte de Bolin»broke, qu'elle suivit à Londres, où elle mourut en 1750; milord Bolingbroke mourut Tannée suivante.

2 D'Esparbez de Lussan, marquis d'Aubeterre.

Page 1