BROSSETTE A BOILEAU
Lyon, 10 mars 1699.
Monsieur,
Je suis arrivé à Lyon depuis quinze jours. Si j'avais pu suivre mon inclination, je n'aurais pas tardé si longtemps à vous écrire, mais mon retour en cette ville a été suivi d'un si grand nombre d'occupations, qu'il m'a été impossible de faire ce que je souhaitais le plus, et dont je devais le moins me dispenser. D'ailleurs, je voulais avant toutes choses m'acquitter de la promesse que je vous avais faite, monsieur, de vous envoyer le procès-verbal des ordonnances; et, comme je vous tiens parole aujourd'hui, je me trouve en état de paraître devant vous avec plus de confiance.
Vous trouverez dans le même paquet un livre d'une espèce bien différente : c'est l'ouvrage ridicule d'un auteur très-ridicule*. Son livre est chargé
i M. de la Chapelle était petit-neveu de Boileau , et fut un de ses légataires.
2 M.\rt. liv. II, épig. LV.
s Pbélippeaux, comte de Maurepas, secrétaire d'Etat, lds du chancelier de Pontchartrain.
4 Le Lutritjot , poème heroï-comique du sieur Bonnecorse. Il avait été imprimé pour la première fois en I6S6.
de tant d'impertinences, que je compte bien qu'il vous fera rire plutôt que de vous affliger. J'ai eu l'honneur de vous dire à Paris que, l'année dernière, un libraire de Lyon , à qui l'auteur avait envoyé son manuscrit, me l'avait apporté pour savoir s'il ferait bien de l'imprimer; mais que je l'en avais détourné, en lui faisant voir que l'ouvrage ne valait rien. Il renvoya donc le manuscrit à Bonnecorse, qui a pris le parti , dit-on , de le faire imprimer à Marseille, et qui en a fait apporter à Lyon quelques exemplaires :
Mais son livre inconnu sèche clans la poussière ' ;
i't l'exemplaire que je vous envoie est infailliblement
li' seul qui aura le bonheur d'aller à Paris.
On vient de m'apporter la bordure que j'ai fait faire au portrait 2 dont vous m'avez fait présent , et nous voilà placé dans le plus bel endroit de mon cabinet. Je ne doute pas que vous n'en fussiez content si vous pouviez le voir; mais vous le seriez bien davantage si vous étiez témoin de l'empressement qu'ont tous les honnêtes gens de vous venir rendre visite chez moi. Chacun tache de renchérir sur vos louanges; il n'est pas même jusqu'à nos poètes qui n'aient travaillé sur ce sujet. Voici quatre vers de la façon d'un de nos amis :
Vous (|ui voulez savoir quel est le personnage Représenté dans ci' tableau, Approchez-en un sot oui rage, Vous connaîtrez que c'est Boileau.
Enfin, monsieur, chacun veut avoir quelque part à l'honneur de vous louer. Pour moi qui ai sur eux l'avantage de vous connaître plus particulièrement, j'ai aussi celui de vous honorer avec plus de respect , et , si j'ose le dire, de vous aimer avec plus de tendresse. Je suis , monsieur, votre très-humble, etc.