‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 421 sur 672 · BROSSETTE A BOILEAU · texte numérisé non relu

BROSSETTE A BOILEAU

Lyon, e mars 1700.

Monsieur,

Votre dernière lettre a suivi de si près celle que j'avais eu l'honneur de vous écrire, que vous avez tort, ce me semhle, de vous reprocher votre peu d'exactitude. Quand vous dites que si vous n'écrivez pas souvent , c'est manque de cet esprit de vigilance et d'exactitude que Dieu accorde rarement aux poètes, surtout quand ils sont historiographes, c'est rejeter la cause de votre paresse sur votre tempérament et sur vos occupations glorieuses. Néanmoins vousavezpassé par-dessus ces raisonseu ma faveur; et, pour cela seul, je vous devrais des îvmereiments très-sincères, quand votre lettre ne serait pas d'ailleurs aussi belle, et aussi obligeante, et aussi touchante qu'elle l'est. Je vous assure que je n'ai point trouvé d'adoucissement si efficace a la douleur que me cause la mort de ma mère.

M. île Lamoignon ne s'est pas contenté des remerci ments qde vous m'avez faits de sa part : il a pris la peine de m'ecrire lui-même , aussi bien que M. Dongois et M. Gilbert

Il y a quelque temps quej'ens occasion de voir en celle ville M. de Bonnecorse, de Marseille. Je lui parlai de son / utrigot, et il ne me put dire que de fort mauvaises raisons pour justifier la conduite

OEUVRES DE BOIEEAU.

qu'il a tenue à votre égard. Il nie dit , entre autres choses , qu'étant à Paris , il pria M. Bernier, qu'il m'a cité comme votre ami, et qui a fait l'abrégé de Gassendi, d'apprendre de vous-même quel sujet vous avait obligé de mettre dans vos satires la Montre, qui est un ouvrage de Bonnecorse; et que, suivant le rapport que lui fit M. Bernier, vous aviez répondu, pour toute raison, que vous aviez été bien modéré de ne dire de la Montre que ce que vous en aviez dit. Bonnecorse me parut être encore sensible à la fierté de cette réponse , qui était en effet plus piquante que ce que vous aviez dit de cet ouvrage.

Je finirais ici ma lettre , si je ne voulais vous prier de me donner l'éclaircissement d'un fait qui est rapporté par M. Boursault, dans une de ses lettres. Il dit qu'un abbé , s'entretenant un jour avec vous , se déclara hautement contre la pluralité des bénéfices, et protesta que , s'il pouvait obtenir une abbaye , ne fût-elle que de mille écus, elle fixerait son ambition, sans qu'aucun autre bénéfice pût jamais le tenter. Cependant il obtint une abbaye de sept mille livres, et quelque temps après plusieurs autres bénéfices successivement; sur quoi vous dites un jour à cet abbé : « Qu'est devenu ce temps de candeur et d'in- « nocence , monsieur l'abbé , où vous trouviez la « multiplicité des bénéûces si dangereuse? — Ah! « monsieur, vous répondit-il , si vous saviez que cela « est bon pour vivre ! — Je ne doute point, lui répli- « quâtes-vous, que cela ne soit bon pour vivre ;mais « pour mourir, monsieur l'abbé, pour mourir!" Je voudrais bien savoir la vérité de ce fait et le nom de cet abbé , dans l'envie que j'ai de ne rien ignorer de tout ce qui vous regarde, supposé néanmoins que vous n'ayez aucune raison pour me le cacher.

Quelque résolution que je prenne de ne vous pas faire de si longues lettres, je l'oublie toujours quand j'ai la plume à la main. Je vous en demande pardon ; mais c'est mon cœur qui m'entraîne vers vous , et qui me fait abandonner au plaisir de vous entretenir. L'on ne peut rien ajouter à la tendre et parfaite soumission avec laquelle je suis....

Page 1