AU MÊME
Paris, 3 Juillet noo.
Je sais bien, monsieur, que ma lettre devrait commencer à l'ordinaire par des excuses de ce que j'ai été si longtemps à vous écrire; mais depuis que nous sommes en commerce ensemble, vous m'avez si bien accoutumé à recevoir le pardon de mes négligences, que je crois même pouvoir aujourd'hui impunément négliger de vous le demander. Ainsi , laissant là tous les compliments , je vous dirai donc, avec la même confiance que si j'avais répondu surle-champ à votre dernière lettre, qu'on ne peut pas vous être plus obligé que je ne le suis de toutes vos bontés, et du soin que vous voulez bien prendre de m'enrichir, en m'admettant dans votre loterie; mais qu'avant mis à plus de cent loteries depuis que je me connais, et n'ayant jamais eu aucun billet approchant du noir, je ne suis plus d'humeur à acheter de petits morceaux de papier blanc un louis d'or la pièce. Ce n'est pas que je me défie de la fidélité de messieurs les directeurs de l'hôpital de votre illustre ville, qui sont tous, à ce qu'on m'a dit, des gens de la trempe d'Aristide et de Phocion : mais je me défie fort de la fortune, qui ne m'a pas jusqu'ici paru trop bien intentionnée pour les gens de lettres, et à qui je demande maintenant , non pas qu'elle me donne, mais qu'elle ne m'ôte rien.
Croiriez-vous, monsieur, que vous ne m'avez pas fait plaisir en me mandant le pitoyable état où est à cette heure votre pauvre gentilhomme à la tour antique1 ? Après tout, quoique méchant auteur, c'est un fort bon homme , et qui n'a jamais fait de mal a personne, non pas même à ceux contre lesquels il a écrit.
Vous ne m'avez, ce me semble, rien dit dans votre dernière lettre de votre nouvelle académie. En quel état est-elle ? Celle de Paris a enfin abandonné l'examen de l'Aristippe de Balzac, comme ne jugeant pas Balzac digne d'être examiné par une compagnie comme elle. Voilà une furieuse ignominie pour un
1 I'errachou.
auteur qui a été, il n'y a pas quarante ans, les délices de la France. A mon avis, pourtant, il n'est pas si méprisable que cette compagnie se l'imagine, et elle aurait peut-être de la peine à trouver, à l'heure qu'il est, des gens dans son assemblée qui le vaillent : car quoique ses beautés soient vicieuses, ce sont néanmoins des beautés ; au lieu que la plupart des auteurs de ce temps pèchent moins pour avoir des défauts , que pour n'avoir rien de bon. Mandez-moi ce que pense votre académie làdessus. Excusez mes pataraffes et mes ratures, et croyez que je suis très-véritablement....
M. Chanut1, avec qui j'ai dîné aujourd'hui chez moi, et bu à votre santé, me charge de vous faire ici ses recommandations. Ne vous lassez point d'être aussi diligent que je suis paresseux, et croyez que vos lettres me feront un très-grand plaisir.