L'ABBÉ TALLEMAXT A BOILEAU
Le 3 mai 1701.
J'ai reçu avec joie le beau présent que vous m'avez fait de vos ouvrages , et je l'ai d'abord regardé comme une marque de votre estime et de votre amitié. Je m'étais flatté de cet avantage de tout temps, ayant eu des amis illustres, communs avec vous , et ayant vécu ensemble en société académique depuis plus de vingt années ; mais en relisant vos admirables écrits, j'ai été cruellementdétrompé par des corrections et des additions qui ne peuvent avoir été faites sans que vous ayez songé à l'intérêt que j'y pouvais prendre. J'aurais passé sous silence le premier de ces endroits, dont je me sens blessé, s'il s'était trouvé seul, quoique en vérité la circonstance rende la chose un peu dure à digérer. Voici les vers de vos précédentes éditions :
Les vers ne souffrent point de médiocre auteur ; Ses écrits en tous lieux sont l'effroi du lecteur; Contre eux dans le Palais les boutiques murmurent , Et les ais chez Bitlaine a regret les endurent.
Art. poét. chant iv.
Qui croirait que de si beaux vers eussent demande quelque correction? cependant la voici :
Qui dit froid écrivain dit détestable auteur : Boyer est a Pinchéne égal pour le lecteur.
Je vous laisse vous-même, monsieur, ju^e entre les vers que vous ôtez, et ceux que vous mettez en leur place. Voilà donc le pauvre Boyer, quatre ou cinq ans après sa mort, mis par vous au nombre des auteurs détestables , puisque, selon vous,
Il n'est point de degré du médiocre au pire.
Cependant, sans vous contester son mérite, vous savez qu'il a toujours demeuré, et est mort dans notre maison; maison assez aimée des gens de lettres. Je méritais peut-être bien tout seul que vous laissassiez son ombre en repos.
Venons à l'autre changement; voici les vers de vos précédentes éditions :
1 Te vouibais avoir pu trouver la réponse de Boileau h cette lettre, qui montre combien il est dangereux d'attaquer les auteurs. I h trait satirique sur Boyer <\ sur une très-mauvaise IradncUon de Plutarque ne parait pas criminel. Voici cependant des plaintes [ailes amèrement et poliment. ( Louis Ra-
CIRB .
Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire , Que l'auteur du Jonas s'empresse pour les lire , Pourvu qu'ils sachent plaire au plus puissant des rois? Épitre vu , à Racine.
Voici l'addition :
Qu'ils charment de Senlis le poète idiot , Ou le sec traducteur du français d'Amiot
Qui ne voit que ces deux vers vous ont beaucoup coûté, et que vous ne les avez ajoutés que pour déshonorer un homme, en le notant d'une ignorance dont personne ne l'a accusé? je me souviens que sur ce vers que vous n'avez point voulu perdre, et qu'un petit ressentiment mal fondé vous avait fait faire, feu madame de la Sablière et quelques autres personnes vous prièrent de le supprimer, et que vous le promîtes. 11 ne restait donc plus que moi, qu'il ne vous importait guère de fâcher. Car comment voulez-vous quej'explique cette addition? Je ne veux pas débattre les décisions de vos docteurs, mais je sais qu'en bonne loi de l'Évangile il n'est pas permis de fâcher personne, et moins encore un ami , pour un bon mot. Je ne soutiendrai pas non plus la traduction que vous blâmez , et qui est pourtant à la septième édition1. Je vous dirai seulement que ce traducteur porte un nom que vous pouviez épargner, quand ce n'eût été que pour l'amour de moi. Je ne me plaindrai à personne; cette lettre est écrite à plume courante. J'ai voulu seulement vous décharger mon cœur; et je ne veux pas d'autre vengeance de vous que le reproche secret que vous vous ferez , malgré que vous en ayez , d'avoir contristé de gaieté de cœur un homme avec qui vous avez toujours vécu en amitié, et qui n'en est peut-être pas indigne, non plus que de votre estime. Je vous prie cependant d'être persuadé que, malgré le déplaisir que vous m'avez fait, je suis très-chrétiennement, c'est-à-dire très-sincèrement et sans détour, votre très-humble, etc.