‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 436 sur 672 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Paris, 6 octobre 1701.

Je ne vous ferai point d'excuses, monsieur, de ce que j'ai été si longtemps à vous faire réponse. Vous m'avez si bien autorisé dans mes négligences, par votre facilité à me les pardonner, que je ne crois pas même avoir besoin de les avouer. Ainsi, monsieur, je vous dirai, avec la même confiance que si je vous avais répondu sur-le-champ, que je suis bien fâché de ne pouvoir pas vous envoyer les vers français de M. le comte d'Ériceyra, parce qu'il me faudrait, pour les trouver, feuilleter tous mes papiers, qui ne sont pas en petit nombre, et que d'ailleurs je ne trouve pas ces vers assez bons pour permettre qu'on les rende publics. C'est une étrange entreprise que d'écrire une langue étrangère, quand nous n'avons point fréquenté avec les naturels du pays ; et je suis assuré que si Térence et Cicéron revenaient au monde, ils riraient à gorge déployée des ouvrages latins des Fernel, des Sannazar et des Muret*. Il y a pourtant beaucoup d'esprit dans les vers français de l'illustre Portugais dont il est question; mais franchement il y a beaucoup de portugais, de même qu'il y a beaucoup de français dans tous les vers la-

1 L'abbé Vittemant, professeur de philosophie au collège de Beauvais , et recteur de l'université, avait été choisi par le roi pour lecteur des enfants de France, et spécialement attaché au duc d'Anjou. Ce prince, «étant devenu roi d'Espagne, demanda l'abbé Vittemant au roi , qui lui permit d'aller rejoindre son auguste élève.

2 Trois célèbres écrivains latins des quinzième et seizième siècles. Muret, par l'élégante correction de sa prose, et Sannazar par son beau poème de Pariu f'irginis, sont assez généralement connus : Fernel l'est beaucoup moins , parce qu'il n'a écrit que sur la médecine et les mathématiques.

LETTRES DE BOILE UT

tins des poètes français qui écrivent en latin aujourd'hui.

Vous me ferez plaisir de parler de cela dans votre académie, et d'y agiter cette question : Si on peut bien écrire dans une langue morte. J'ai commencé autrefois sur cette question un dialogue assez plaisant , et je ne sais si je vous en ai parlé à Paris dans les longs entretiens que nous avons eus ensemble. Ne croyez pas pourtant que je veuille par là blâmer les vers latins que vous m'avez envoyés d'un de vos illustres académiciens. Je les ai trouvés fort beaux, et dignes de Vida et de Sannazar, mais non pas d'Horace et de Virgile : et quel moyen d'égaler ces grands hommes dans une langue dont nous ne savons pas même la prononciation? Qui croirait, si Cicéron ne nous l'avait appris, que le mot de videre est d'un très-dangereux usage, et que ce serait une saleté horrible de dire quum nos vidissemus? Comment savoir en quelles occasions dans le latin le substantif doit passer devant l'adjectif, ou l'adjectif devant le substantif? Cependant imaginez-vous quelle absurdité ce serait en français de dire, mon neuf habit, au lieu de mon habit neuf, ou mon blanc bonnet, au lieu de mon bonnet blanc, quoique le proverbe dise que c'est la même chose. Je vous écris ceci afin de donner matière à votre académie de s'exercer. Faites-moi la faveur de m'écrire le résultat de sa conférence sur cet article, et croyez que c'est trèsaffectueusement que je suis....

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