AU MÊME
Paris, 10 décembre 1701.
Je pourrais, monsieur, vous alléguer d'assez bonnes excuses du long temps que j'ai été sans vous écrire , et vous dire que j'ai eu durant ce temps-là affaires, procès et maladies; mais je suis si sur de mon pardon , que je ne crois pas même nécessaire de vous le demander. Ainsi, pour répondre à la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je vous dirai que je l'ai reçue avec les deux ouvrages qui y étaient enfermés. J'ai aussitôt examiné ces deux ouvrages , et je vous avoue que j'en ai été très-peu satisfait.
Celui qui porte le titre de P Esprit des cours vient d'un auteur qui a, selon moi, plus de malin-vouloir que d'esprit , et qui parle souvent de ce qu'il ne sait point1. C'est un mauvais imitateur du gazetier de Hollande , et qui croit que c'est bien parler, que de parler mal de toutes choses.
1 Cet auteur méprisable, et justement méprisé, était Nicolas GueudeviUe , moine français réfagié en Hollande. Il tit du Téltmaque une critique plus méprisée encore que ses autres ouvrages.
A l'égard du Chapelain décoiffé, c'est une pièce où je vous confesse que M. Racine et moi avons eu quelque part; mais nous n'y avons jamais travaillé, qu'à table, et le verre à la main. Il n'a pas été proprement fait cur rente calamo, mais curante layena , et nous n'en avons jamais écrit un seul mot. Il n'était point comme celui que vous m'avez envoyé, qui a été vraisemblablement composé après coup par des gens qui avaient retenu quelques-unes de nos pensées, mais qui y ont mêlé des bassesses insupportables. Je n'y ai reconnu de moi que ce trait :
Mille et mille papiers dont ta table est couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte.
Et celui-ci :
En cet affront la Serre est le tondeur. Et le tondu , père de la Pucelle.
Celui qui avait le plus de part à cette pièce, c'était Furetière, et c'est de lui :
O perruque ma mie !
N'as-tu donc tant vécu que pour cette infamie?
Voilà, monsieur, toutes les lumières que je puis vous donner sur cet ouvrage, qui n'est ni de moi , ni digne de moi. Je vous prie donc de bien détromper ceux qui me l'attribuent. Je vous ie renvoie par cet ordinaire.
J'attends la décision de vos messieurs sur la prononciation du latin, et je ne vous cacherai point qu'ayant proposé ma question à l'Académie des médailles, il a été décidé tout d'une voix que nous ne le savions point prononcer ; et que, s'il revenait au monde un civis latiiu/s du temps d'Auguste, il rirait à gorge déployée en entendant un Français parler latin; et lui demanderait peut-être : Quelle langue parlez-vous là? Au reste, à propos de l'Académie des médailles , je suis bien aise de vous avertir qu'il n'est point vrai que j'en sois ni pensionnaire ni directeur; et que je suis tout au plus, quoi qu'en dise l'écrit que vous avez vu, un volontaire qui y va quand il veut, mais qui ne touche pour cela aucun argent. Je vous éclaircirai tout ce mystère , si j'ai jamais l'honneur de vous voir à Paris. Cependant faites-moi la faveur de m'ai mer toujours, et de croire que, tout négligent que je suis , je ne laisse pas d'être très-cordialement....