‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 439 sur 672 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Paris, 9 avril 1702.

Je réponds, monsieur, sur-le-champ à votre dernière lettre, de peur qu'il ne m'arrive ce qui m'est arrivé déjà plusieurs fois depuis six mois , qui est d'avoir toujours envie de vous écrire, et de ne vous écrire point pourtant, par une misérable indolence dont je ne saurais franchement vous dire la raison , sinon que, pour me servir des termes de saint Paul, je fais souvent le mal que je ne veux pas , et que je ne fais pas le bien que je veux. Mais sans perdre le temps en vaines excuses, puisque je trouve sous ma

1 Térence, prologue de VAndrienne, v. 17. 1 Avocat au conseil, chargé à Paris des affaires de la ville de Lyon , après la mort de M. Chanut.

main deux de vos lettres, je m'en vais répondre à quelques interrogations que vous m'y faites.

Je vous dirai donc premièrement que les deux épigrammes latines dont vous désirez savoir le mystère ont été faites dans ma première jeunesse, et presque au sortir du collège, lorsque mon père me fit recevoir avocat, c'est-à-dire à l'âge de dix-neuf ans. Celui que j'attaque dans la première de ces épigrammes était un jeune avocat, fils d'un huissier, nommé Herbinot. Cet avocat est mort conseiller de la cour des aides. Son père était fort riche , et le fils assurément n'a pas mangé son bien, car il passait pour grand ménager. A l'égard de l'autre épigramme , elle regarde M. de Brienne, jadis secrétaire d'État , qui est mort fou et enfermé. Il était alors dans la folie de faire des vers latins, et surtout des vers phaleuces ; et comme sa dignité dans ce temps-là le rendait considérable, je ne pus refuser à la prière de mon frère, aujourd'hui chanoine de la Sainte-Chapelle, qui était souvent visité de lui, et qui m'engagea à faire des vers phaleuces à la louange de ce fou qualifié , car il était déjà fou. J'en fis donc, et il les lui montra; mais comme c'était la première fois que je m'étais exercé dans ce genre de vers , ils ne furent pas trouvés fort bons , et ils ne l'étaient point en effet : si bien que, dans le dépit où j'étais d'avoir si mal réussi , je composai l'épigramme dont il est question, et montrai par là qu'il ne faut pas légèrement irriter genus irritabile ration 1 ; et que, comme a fort bien dit Juvénal en latin, facit indignatio version*; ou, comme je l'ai assez médiocrement dit en français :

La colère suffit , et vaut un Apollon 8.

Pour l'épigramme à la louange du roman allégorique, elle regarde feu 31. l'abbé d'Aubignac, qui a composé la Pratique du théâtre, et qui avait alors beaucoup de réputation. Ce roman allégorique, qui était de son invention, s'appelait Macarise, et il prétendait que toute la philosophie stoïcienne y était renfermée. La vérité est qu'il n'eut aucun succès, et qu'il

Ne lit de chez Sercy qu'un saut chez l'épicier4.

Je fis l'épigramme pour être mise au-devant de ce livre, avec quantité d'autres ouvrages que l'auteur avait, à l'ancienne mode, exigés de ses amis pour le faire valoir; mais heureusement je lui portai l'épigramme trop tard, et elle ne fut point mise : Dieu

1 Horace, liv. Il, épit. H, v. 102.

» Jl VENAL, Sat. I,T. 79.

3 Satire I , v. 144.

4 Artpoctique, chant n, v. 100.

LETTRES DE BOTLEAU.

en soit loué! Vous voilà, ce me semble, monsieur, bien éclairci de vos difficultés.

Pour ce qui est de votre M. Samuel Bochart, je n'ai jamais rien lu de lui , et ce que vous m'en dites ne me donne pas grande envie de le lire; car il me paraît que c'est un savantasse beaucoup plus plein de lecture que de raison; et je crois qu'il en est de son explication du vers d'Homère comme de celles de M. Dacier sur

Aiavis édite regibus ' :

ou sur l'ode :

O navis , réfèrent in mare ip novi , ete.

ou sur le passage de Thucydide rapporté par Longin, à propos des Lacédémoniens qui combattaient au pas des Thermopyles2. Je ne saurais dire à proposdepareilles explications, quecequeditTérence :

Faciunt nae intelligendo ut nihil intelligant.

Adieu, mon cher monsieur; excusez mes patarafj es, et croyez que je suis sincèrement....

J'oubliais de vous parler des vers latins. Ils sont très-bons et très-latins, à l'exception d'un nequii qui est au premier vers, et de la dureté duquel je ne saurais m'accommoder. Il me semble que je ne saurais mieux vous payer de votre présent qu'en vous envoyant ce petit compliment cdtullien, que m'a fait un régent de seconde du collège de Beauvais, qui avait déjà fait une ode latine très-jolie pour moi, et en considération de laquelle je lui avais fait présent de mon livre.

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