LIEUTENANT GENERAL DES ARMEES DU ROT
Paris, 17 avil 1702.
Vous ne sauriez vous imaginer, monsieur, combien je vous suis obligé de la boute que vous avez eue de m'envoyer votre relation du combat de Crémone-*. KJIe a éclairci toutes mes difficultés, et elle
« Horace, liv. 1 , od. i el \iv.
2 Traité du sublime, chap. wxi. Le passagpqup cite Longiu est tiré d'Hérodote, liv. VIII.
3 Charles-Amédée de Broglio, comje de l\v\ el, esl connu par lia actions d'éclal , mais personne ngsul jamais moins les faire valoir. Madame de Sé> igné loi rend ce témoignage dans plusieurs de si s lettres.
' La campagne de I70I s'ouvrit par Ta surprise de Cri mone, le i'r février, au moyen de trois cents hommes que le prince Eugène > introduisit par un égout. Le maréchal de Vifleroi , qui s'était vanté de faire danser le rigaudon a ce prince, ainsi qu'aux princes de Commercy el de Vaudemont, pendant le carnaval de Venise, fut fait prisonnier. Le comte de Revelel le mafquisde Praslin ayant fait brûler le ponl par où devait passer le secours Bans lequel le prince Eugène ne pouvait garder cette conquête , il fut obligé d'abandonner la villi même du Jour où il yétail entré.
BOILl \e.
m'a confirmé dans la pensée où j'ai toujours été que les belles actions ne sont jamais mieux racontées que par ceux mêmes qui les ont faites. C'est proprement;') César qu'il appartient d'écrire les exploits de César. Mais, à propos de votre action, que vous dirai-je, sinon que je n'en ai jamais vu de pareilles que dans les romans? Encore faut-il que ce soient des romans de chevalerie, où l'auteur a beat;, plus songé au merveilleux qu'au vraisemblable. Je ne suis point surpris du remerciaient honorable que vous en a fait Sa Majesté Catholique. F.h! quels remercîments ne vous doit point un prince à qui , en sauvant une seule ville , vous sauvez les deux plus riches diamants de sa couronne, je veux dire le Milanais et le royaume de JN'aples! Mais si les rois et les princes publient si hautement vos louanges , le peuple ici n'est pas moins déclaré en votre faveur. Le roi vous a donné le cordon bleu; mais il n'y a point de petit bourgeois à Paris qui ne vous donne en son cœur le bâton de maréchal de France . et qui ne soit persuadé comme moi que vous ne tarderez guère à en être honoré.
Avant donc que vous l'ayez, et que nous soyons réduits par une indispensable bienséance à vous appeler Monseigneur, trouvez bon, monsieur, que je vous parle encore aujourd'hui sur ce ton familier auquel vous m'aviez autrefois accoutumé chez la célèbre Champmeslé. Vous étiez alors assez épris d'elle, et je doute que vousen fussiez rigoureusement traité. Permettez-moi cependant de vous dire que de toutes les maîtresses que vous avez aimées, celle, à mon avis, dont vous avez le plus sujet de vous louer, c'est la gloire, puisqu'elle vous a toujours comblé de ses faveurs, et qu'elle ne vous à jamais trahi : car je ne voudrais pas jurer que les autres vous aient gardé la mènielidelile. ( àmtinuez donc à la suivre, el soyez, bjen persuadé que Je suis, avec toute l'estime et tout le respect que je dois, etc.
Paris, 15 juillet r
Vous êtes un homme merveilleux, monsieur; c'est moi qui suis coupable, et coupable par ex» envers vous; cependant c'est vous qui m'écrivez des excuses. J'ai manque à répondre à trois de vos lettres, et, au lieu de me quereller, vous me dit<s des douceurs à outrance; vous m'envoyez des présents, et, si je vous en crois . je suis en droit de me plaindre. Je vois bien ce que c'esl : voua lisez dans mon cœur, ci comme vous y voy< / bien les remords que j'ai d'avoir été si peu exael à \"trc égard, vous bien aise de m'en délivrer, en me persuadant que
vous avez été aussi très-négligent de votre côté. Vous ne songez pas néanmoins que par là vous m'autorisez à ne vous écrire que lorsque la fantaisie m'en prend , et à couronner mes fautes par de nouvelles fautes. Aujourd'hui pourtant je n'en commettrai pas une si lourde que de tarder à vous remercier du présent que vous m'avez fait du livre de votre illustre ami. Je vous réponds que je le lirai exactement , et que je vous en rendrai le compte que je dois. Il m'est fort honorable qu'un si savant homme souhaite d'avoir mon suffrage. Vous le pouvez assurer que je le lui donnerai dans peu avec grand plaisir, et que ce suffrage sera alors d'un bien plus grand poids qu'il n'est maintenant, puisque j'aurai lu son livre, et que je serai par conséquent beaucoup plus habile que je ne le suis.
Pour ce qui est des particularités dont vous me demandez l'éclaircissement, je vous dirai que le sonnet a été fait sur une de mes nièces qui était à peu près du même âge que moi , et que le charlatan était un fameux médecin de la faculté. Elle était sœur de M. Dongois , greffier, et avait beaucoup d'esprit. J'ai composé ce sonnet dans le temps de ma plus grande force poétique, en partie pour montrer qu'on peut parler d'amitié en vers aussi bien que d'amour; et que les choses innocentes s'y peuvent aussi bien exprimer que toutes les maximes odieuses de la morale lubrique des opéras. A l'égard de l'épigramme à Climène, c'est un ouvrage de ma première jeunesse, et un caprice imaginé pour dire quelque chose de nouveau. Pour la chanson, elle a été effectivement faite à Bâville, dans le temps des noces de M. Bâville, aujourd'hui intendant de Languedoc. Les trois muses étaient madame de Chalucet, mère de madame de Bâville; une madame Hélyot, espèce de bourgeoise renforcée qui avait acquis une assez grande familiarité avec monsieur le premier président, dont elle était voisine à Paris, et qui avait une terre assez proche de Bâville ; la troisième était une madame de la Ville, femme d'un fameux traitant, pour laquelle M. de Lamoignon, aujourd'hui président au mortier, avait alors quelque inclination. Celle-ci ayant chanté à table une chanson à boire dont l'air était fort joli , mais les paroles très-méchantes, tous les conviés , et le P. Bourdaloue entre autres , qui était de la noce aussi bien que le P. Rapin, m'exhortèrent à y faire de nouvelles paroles; et je leur rapportai le lendemain les quatre couplets dont il était question. Ils réussirent fort, à la réserve des deux derniers, qui firent un peu refrogner le P. Bourdaloue. Pour le P. Rapin, il entendit raillerie, et obligea même le P. Bourda-
loue à l'entendre aussi'. Voilà tous vos mystères débrouillés. Au lieu de
Trois muses en habit de ville , il y avait :
Chalucet , Hélyot , la Ville.
M. d'Arbouville, qui vient après, était un gentilhomme parent de monsieur le premier président; il buvait volontiers à plein verre.
On ne m'a pas fort accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente; cependant, monsieur, oserais-je vous dire que c'est une des choses de ma façon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux que :
A ses jeux innocents enfant associé, et
Rompant de ses beaux jours le fil trop délié , et
Fut le premier démon qui m'inspira des vers?
C'est à vous à en juger. Je suis, etc.. 107. — AU MÊME.
Paris, 7 janvier 1703.
J'attendais, monsieur, à vous remercier lorsque j'aurais reçu vos magnifiques présents, afin de vous répondre en des termes proportionnés à la grandeur de vos fromages; mais le messager ayant dit à Planson » qu'ils ne pouvaient encore arriver de longtemps, je n'ai pas cru devoir différer davantage à vous en faire mes remercîments. Je vous dirai donc par avance, qu'en comblant ainsi de vos dons l'auteur que vous avez entrepris de commenter, vous ne jouez pas simplement le personnage de Servius et d'Asconius Pœdianus 3 , mais de Mécénas et du cardinal de Richelieu; et peut-être aurais-je refusé de les prendre, si heureusement je ne me fusse ressouvenu d'avoir lu dans un auteur ancien qu'il n'y a pas quelquefois moins de beauté d'âme à recevoir de bonne grâce des présents, qu'à en faire.
Cependant, pour commencer à vous payer dans la monnaie que vous souhaitez, je vous répondrai sur l'éclaircissement que vous me demandez au sujet de la Clélie, que c'est effectivement une trèsgrande absurdité à la demoiselle auteur de cet ouvrage 4, d'avoir choisi le plus grave siècle de la république romaine pour y peindre les caractères de nos Français; car on prétend qu'il n'y a pas dans
1 En effet, le P. Bourdaloue avait pris d'abord très-sérieusement celte plaisanterie, et dans sa colère il avait dit au P. Rapin : « Si M. Despréaux me chante, Je le prêcherai. » — « Ce n'eût vraisemblablement pas été, ajoute d'Alembert, <c dans un sermon sur le jtardon des injures. »
2 Domestique de Boileau.
:i Deux commentateurs célèbres, l'un de Virgile, l'auti Cicéron.
4 Magdeleine de Scudéri, morte le 2 Juin 1701
ce livre un seul ilomain ni une seule Romaine qui ne soit copié sur le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son quartier. On en donnait autrefois une clef qui a couru •; mais je ne me suis jamais soucié de l'avoir. Tout ce que je sais,c'estque le généreux HerminiuSj c'était M. Pellisson; l'agréable Scaurus , c'était Scarron; le galant Amilcar, Sarasin , etc.... Le plaisant de l'affaire est que nos poètes de théâtre dans plusieurs pièces, ont imité cette folie, comme on le peut voir dans la Mort de Cyrus du célèbre M. Quinault, où Thomyris entre sur le théâtre cherchant de tous côtés , et dit ces deux beaux vers :
Que l'on cherche partout mes tahlettes perdues , Et que sans les ouvrir elles me soieut rendues.
Voilà un étrange meuble pour une reine des Massagettes 2 , que des tablettes dans un temps où je ne sais si l'art d'écrire était inventé ! Je vous en écrirai davantage sur ce sujet , dès que vos présents seront arrivés. Cependant croyez que c'est du fond du cœur que je suis , etc.
11 y a huit jours, monsieur, que j'ai reçu votre magnifique présent , et j'ai été tout ce temps là à chercher des paroles pour vous en remercier dignement, sans en pouvoir trouver. En effet, à un homme qui fait de tels présents, ce n'est point des lettres familières et de simples compliments un peu ornés, ce sont des épîtres liminaires du plus haut style qu'il faut écrire, et où les comparaisons du soleil soient prodiguées. Ralzac aurait été merveilleux pour cela , si vous lui en aviez envoyé de pareils ; et il aurait peut-être égalé la grosseur de vos fromages par la hauteur de ses hyperboles. Il vous aurait dit que ces fromages avaient été faits du lait de la chèvre céleste , ou de celui de la vache Io ; que votre jambon était un membre détaché du sanglier d'Érymanthe : mais pour moi qui vais un peu plus terre à terre, vous trouverez bon que je me contente, de vous dire que vous vous moquez de m'envoyer tant de choses à la fois ; que si honnêtement j'avais pu les refuser, vos présents seraient retournés à Lyon; que cependant je ne laisse pas d'en avoir toute la reconnaissance que je dois , et qu'on ne peut être plus que je le suis, etc.
* Cette clef se trouve dans le g ra nd Dictionnaire historique des précieuses, par le sieur de Somaize,2 vol. in-12, ICU1. Il ne faut pas confondre cet écrivain avec le commentateur Sau- ■alse.
1 Anciens peuples féroces de la Scythie asiatique, dont le pays s'appelle aujourd'hui le Turquestan.
P. S. Pour vos Mémoires de la république des lettres, franchement ils sont bien inférieurs au jambon et aux fromages ; et l'auteur y est si grossièrement partial, que je ne saurais trouver aucun goût dans ses ouvrages, quoique bien écrits.
îoo. — L'ARBÉ BOILEAU,
FBÈBE DE DKSl'KEALX,
Paris, 12 février 1701
Monsieur,
J'ai bien à vous demander pardon d'avoir été si longtemps à faire réponse à l'obligeante lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , du 20 janvier dernier. Une maladie assez longue et assez fastidieuse m'a contraint de faire cette faute , que je vous prie d'oublier; et, pour satisfaire exactement aux demandes que vous me faites, je vous dirai, suivant la perquisition que j'ai faite de l'affaire dont vous me parlez :
1° Que ce fut en 1GG7 que le procès touchant le Lutrin commença entre le chantre et le trésorier de la Sainte-Chapelle. Le chantre se nommait M. l'abbé Barrin, homme de qualité distingué dans l'épée et dans la robe; et le trésorier se nommait Claude Auvri , évêque de Coutances en Normandie. Il avait été camérier du cardinal Mazarin, et c'est ce qui avait fait sa fortune. C'était un homme assez réglé dans ses mœurs, d'ailleurs fort ignorant, et d'un mérite au-dessous du médiocre. Le dernier de juillet 1GG7, il s'avisa de faire mettre un pupitre devant le stal « premier du côté gauche, que le chantre lit ôter à force ouverte, prétendant qu'il n'y avait jamais été. La cause fut retenue aux requêtes du Palais, et, après plusieurs procédures, elle fut assoupie par feu M. le premier président de Lamoignon ;
2° Que Sidrac est un vrai nom d'un vieux chapelain-clerc de la Sainte-Chapelle, c'est-à-dire un chantre musicien dont la voix était une taille fort belle; son personnage n'est point feint;
3° L'abbaye de SaintOiieaise de Reims , qui vaut 16,000 livres de revenu à la Sainte-Chapelle . ayant été unie par le roi Louis XIII , du temps du cardinal de Richelieu, chaque chanoine doit avoir tous les ans un muid de vin de Reims; mais cela s'apprécie, et on emploie cet argent aux dépenses nécessaires de la Sainte-Chapelle. Cette abbaye fut unie a la Sainte-Chapelle les dernières années du
1 sttille était autrefois masculin.
ministère du cardinal de Richelieu, pour suppléer au revenu qu'on lui ôta des régales des évêchés, que le roi donna aux évêques nommés , et dont une partie est distraite pour de nouveaux convertis. Comme les vendanges font un des principaux revenus de cette abbaye, le capitulant avait raison de dire : « Je sais sur quelle vigne nous avons hypo- « thèque. »
Voilà, ce me semble, l'éclaircissement que je puis donner aux questions que vous avez pris la peine de me faire. Si vous en avez quelques autres, j'espère que j'y satisferai plus promptement qu'à celles-ci, profitant toujours avec plaisir des occasions que vous me ferez naître pour mériter l'honneur de votre amitié , et vous assurer que personne n'est avec plus d'estime, d'attachement et de passion que moi , monsieur, votre très-humble , etc.
BOILEAU