A BROSSETTE
Paris , 4 mars 1703.
Je trouvai hier mon frèrele chanoine de la Sainte- Chapelle, qui vous écrivait une lettre avec laquelle il prétendait vous envoyer la requête présentée par le chantre Barrin, au sujet du pupitre mis sur son banc. Cela me couvrit de confusion, en me faisant ressouvenir du long temps qu'il y a que je ne vous ai donné aucun signe de vie par mes lettres. En effet , c'est une chose étrange que tout le monde étant empressé à vous répondre , celui-là seul qui a plus de raison de l'être ne le soit point. Il me semble cependant que c'est votre faute , puisque c'est votre trop grande facilité à me pardonner mes négligences qui me rend négligent. Mais quoi ! bien loin de m'accuser de mon peu de soin , peu s'en faut que vous ne vous excusiez de votre trop d'exactitude. Encore ne vous bornez-vous pas aux seules excuses , mais vous les accompagnez de jambons , de fromages, qui feraient tout excuser, quand même vous auriez tort. Pour tacher donc à réparer un peu mes fautes passées , voici les vers que vous demandez , faits sur ce vers de l'Anthologie , car il y est tout seul :
fisi^ov piv sfùv, tyjroa.a<K 8ï 6eio; Oarpc;;
Quand la dernière fois , dans le sacré vallon ,
La troupe des neuf Sœurs , par l'ordre d'Apollon ,
Lut l'Iliade et l'Odyssée , Chacune à les louer se montrant empressée : De leur auteur, dit-il , apprenez le vrai nom r : Jadis avec Homère , aux rives du Permesse , Dans ce bois de lauriers , ou seul il me suivait ,
1 Ce vers a été remplacé par ceux-ci :
Apprenez un secret qu'ignore l'univers , Leur dit alors le dieu des vers.
Je le» fis toutes deux : plein d'une douce Ivresse , Je chantais , Homère écrivait.
J'ai été obligé de mettre ainsi la chose, parce quo
autrement elle ne serait pas amenée. Charpentier
l'a exprimée en ces termes :
Quand Apollon vit le volume Qui sous le nom d'Homère enchantait l'univers : Je me souviens , dit-il, que j'ai dicté ces vers , Et qu'Homère tenait la plume.
Cela est assez concis et assez bien tourné ; mais , à mon sens, le volume est un mot fort bas en cet endroit; et je n'aime point ce mot de palais : tenait la plume.
Pour ce qui est des lettres que vous me sollicitez de vous envoyer, je ne saurais encore sur cela vous I donner satisfaction, parce qu'il fautqueje les retouche avant que de les mettre entre les mains d'un homme aussi éclairé que vous. Je les ai écrites , la plupart, avec la même rapidité que je vous écris celle-ci, sans savoir souvent où j'allais. M. Racine | me récrivait de même , et il faudrait aussi revoir les ! siennes. Cela demande beaucoup de temps. D'ail- | leurs, il y a dedans quelques secrets que je ne crois pas devoir être confiés à un tiers. Adieu, monsieur ; aimez-moi toujours , et soyez persuadé que je suis , avec toute l'affection que je dois, etc.