‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 443 sur 672 · BROSSETTE A BOILEAU · texte numérisé non relu

BROSSETTE A BOILEAU

Lyon, 4 avril I7oa.

Monsieur , Votre dernière lettre me fut remise avec celle que monsieur votre frère prit la peine de m'écrire, en m'envoyant la sentence des requêtes du Palais, rendue au sujet du fameux et immortel Lutrin. Cette sentence m'a fait beaucoup de plaisir, et elle ne me sera pas inutile dans le dessein que j'ai sur vos ouvrages. J'ai remercié monsieur votre frère de son attention obligeante , en lui faisant réponse au sujet d'un livre qu'il me demandait , et que j'ai eu bien de la peine à trouver. La paraphrase que vous avez faite du vers de l'Anthologie sur l'Iliade et l'Odyssée a toute la dignité et toute la grandeur qui lui convient :

Je chantais , Homère écrivait.

La brièveté et la noblesse de cette expression récompeiiM ut bien ce que le reste de l'épigrammé peut avoir autant de prolixe. INe pourrait-on point tourner ainsi en latin le vers grec de l'Anthologie :

H;i'<; ego dum canerem , sociusscriJjcbatHomerus?

A l'égard de vos lettres à M. Racine, et de celles que cet illustre ami vous a écrites, vous en userez comme il vous plaira. Vous savez bien que je ne voudrais pas vous faire une mauvaise demande; niais vous devez être persuade que je recevrai toujours avec beaucoup de joie toutes les pièces que vous trouverez à propos de me confier, et je n'en ferai jamais que l'usage qu'il vous plaira me prescrire.

Une personne qui estime infiniment et vous et vos ouvrages m'a fait remarquer qu'en parlant du passage du Rhin par Julea César, vous dit,

Et depuis ce Romain , dont l'Insolent passage ,

Sur un pont, en deux jours, trompa tou^ te» efforts..-

Cependant César employa dix jours, et non pas deux jours , à faire construire ce pont, sur lequel il fit passer son armée en Allemagne. C'est lui-même qui le dit dans ses Commentaires, liv. IV, chap. il. Plutarque appuie fort sur la même circonstance; et Jules César parle d'un autre passage qu'il fit environ deux années après, sans marquer le temps qu'il y employa, liv. VI. Cette différence ne fait aucun tort à votre vers , où vous pouvez mettre également dix jours au lieu de deux.

J'ai cru que vous ne seriez pas fiché de cette observation , qui dans le fond est assez indifférente , mais qui marque un peu plus d'exactitude dan s le fait historique. Cette circonstance tourne même à la gloire du roi, qui a fait en un moment ce que le plus grand capitaine de l'empire romain n'a pu faire qu'en dix jours, et avec le secours d'un pont. Je suis, etc.

Paris, 8 avril 17

Vous ne m'accuserez pas , monsieur, pour cette fois, d'avoir été peu diligent àvous répondre, puisque je vous écris sur-le-champ. Je suis ravi que mon frère vous ait si bien satisfait sur vos demandes, et vous ait si bien démontré que la fiction du Lutrin est fondée surune chose très-véritable. On aurait de la peine à faire voir que l'Iliade est aussi bien appuyée, puisqu'il y a encore des gens aujourd'hui qui nient que jamais Troie ait été prise, et qui doutent que Darès ni Dietys de Crète en soient des témoins fort sûrs, puisque leurs ouvrages n'ont paru que du temps de Néron, et ne sont vraisemblablement que de nouvelles fictions imaginées sur la fiction d'Homère. Il faudrait, pour le bien attester. nous rapporter quelque sentence donnée <in laveur de Neptune et d'Apollon , pour obliger Laomédôn à payer a ses deux compagnons defortune le prix qu'il leur avait promis pour la construction des murailles de Troie.

Je ne mérite pas les louanges que vous me donnez au sujet du vers de l'Anthologie'. Permettez-moi pourtant devons dire que vous vous abusez un peu quand vous croyez que j'aie fait, ni voulu l'aire une paraphrase de ce vers, qui est même plus court dans ma copie que dans l'original, puisque j'en ai retranche l'épithète "isive de ;: ..et que j'ai dit simplement Bomèreetnon point ledivinj&omèrç. La véritc est que j'y ai joint une petite narration assez vive. sans quoi la pensée n'es! point dans son jour; que,

si cette narration vous parait prolixe, il serait aisé d'y donner remède, puisqu'il n'y aurait qu'à mettre à la place de la narration les paroles qu'on trouve en prose dans le recueil de l'Anthologie , au-dessus du vers ; les voici : Paroles que disait Apollon au sujet des ouvrages d'Homère :

Je chantais , Homère écrivait.

Il me paraît que c'est l'auteur même de ce vers qui les y a mises, n'ayant pu y joindre une narration qui l'amenât ; et c'est à quoi j'ai cru devoir suppléer dans ma traduction, sans aucun dessein de paraphraser un vers qui n'est excellent que par sa brièveté; car il me semble que l'expédient dont s'est servi ce poète a un peu de rapport à ces vieilles tapisseries où l'on écrivait au-dessus de la tête des personnages: C'est un homme , c'est un cheval, etc. Du reste , pour la narration , que vous trouvez prolixe, je ne vois pas qu'on puisse accuser de prolixité une chose qui est dite en vers en aussi peu de paroles qu'on la pourrait dire en prose. Il est vrai que cette narration est de huit vers : mais ces huit vers ne disent que ce qu'il faut précisément dire; et s'il y en a un qui s'étende sur quelque inutilité, vous n'avez qu'à me le marquer, parce que je le retrancherai sur-le-champ. Ce ne sont pas huit bons vers qui sont longs , ce sont deux méchants vers qui le sont quelquefois à outrance : Sed tu disticha longa Jacis, dit Martial '.

J'ai bien de la joie que ce galant homme dont vous me parlez prenne goût à mes ouvrages :

C'est à de tels lecteurs que j'offre mes écrits *.

11 me fait plaisir même de daigner bien prendre, en les lisant, animum censoris honesti. Oserais-je vous dire que vous ni lui n'avez point entendu ma pensée au sujet de Jules César? Je n'ai jamais voulu dire que César n'ait mis que deux jours à ramasser et lier ensemble les matériaux dont il fit construire le pont sur lequel il passa le Rhin. Il n'est question dans mes vers que du temps qu'il mit à faire passer ses troupes sur ce pont; et je ne sais même s'il y employa deux jours. Le roi , quand il passa le Rhin , fit amener un très -grand nombre de bateaux de cuivre qu'on avait été plus dedeux mois à construire , et sur un desquels même monsieur le Prince et monsieur le Duc passèrent; mais qu'est-ce que cela fait à la rapidité avec laquelle toutes ses troupes traversèrent le fleuve, puisqu'il est certain que toute son armée passa , comme celle de Jules César,

1 I.iv. VII, épigr. i.xxvh.

2 Épilre vu , à Racine , \ . 101 .

avec tout son bagage, en moins de deux jours? Voilà ce que veut dire le vers :

Sur un pont , en deux jours , trompa tous tes efforts.... En effet , quel sens autrement pourrait-on donner à ces mots : trompa tous tes efforts? Le Rhin pouvait-il s'efforcer à détruire le pont que faisait construire Jules César, lorsque les bateaux étaient encore sur le chantier? Il faudrait pour cela qu'il se fût débordé ; encore aurait-il été pris pour dupe , si César avait mis ses ateliers sur une hauteur. Voi voyez donc bien , monsieur, qu'il faut laisser dem jours, parce que si je mettais dix jours cela serait fort ridicule ; et je donnerais au lecteur une idée absurde de César, en disant comme une grande chose qu'il avait employé dix jours à faire passer une armée de 30 ,000 hommes , donnant ainsi par là tout le temps aux Allemands qu'il leur fallait pour s'opposer à son passage. Ajoutez que ces façons de parler, en deux jours, en trois jours, ne veulent dire que très-promptement , en moins de rien. Voilà , je crois , monsieur, de quoi contenter votre critique et celle de monsieur votre ami. Vous me ferez plaisir de m'en faire beaucoup de pareilles , parce que cela donne occasion , comme vous voyez , à écrire des dissertations assez curieuses. Faites-moi cependant la grâce d'excuser les ratures de celle-ci , parce que ce ne serait jamais fait s'il fallait récrire mes lettres. Je vous aurai bien de l'obligation si vous en usez de même dans les vôtres, et surtout si vous voulez bien rayer ces grands Monsieur que vous mettez à tous vos commencements : volo amari, non coli. Je suis avec beaucoup de respect , etc.

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