BROSSETTE A BOILEAU
Lyon , 15 mai 1703.
Monsieur, Il y a quatre ou cinq jours que j'écrivis à monsieur votre frère, en lui envoyant un livre qu'il m'avait demandé. J'aurais eu l'honneur de vous écrire en même temps, s'il m'avait été possible; mais je n'avais pas assez de temps pour cela , ni assez de résolution : car vous êtes un homme avec qui il faut prendre tous ses avantages; encore n'est-on pas assuré de rien gagner. Je croyais vous avoir fait , dans ma précédente lettre, les objections les plus raisonnables , les plus judicieuses du monde ; cependant vous me faites voir que je me suis trompé, et je suis obligé d'en convenir. Franchement , monsieur, c'est une chose mortifiante que d'avoir affaire à un homme qui a toujours raison. Je conviens donc que j'ai eu tort de confondre votre petite narration avec le vers de l'Anthologie :
Je chantais , Homère écrivait ;
qui t'ait, pour ainsi dire, le corps de l'épigramme, tandis que les vejs précédents n'en sont que le préambule, ou l'introduction qui prépare la pensée.
Pour ce qui est du passsge de Jules César sur le Rhin, rien n'est plus juste ni plus convaincant que les réflexions dont vous me faites part; il n'y a pas moyen d'y résister. Mais, puisque vous m'invitez, monsieur, à vous envoyer mes petites observations, et que vous me témoignez qu'elles vous font plaisir, je me hasarde encore à vous parler de la remarque que vous avez faite de ces deux vers du Lutrin, au sujet de la guêpe :
Tel qu'on voit un taureau , qu'une guêpe en furie A piqué dans les flancs , aux dépens de sa vie....
Chant l.
Vous savez, monsieur, que j'ai eu l'honneur de vous dire à Paris que je croyais que cette application ne pouvait convenir qu'à l'abeille, et non point à la guêpe. Tous les naturalistes conviennent que l'abeille meurt après avoir piqué. Aristote, Histoire des animaux, liv. III, chap. xn; et liv. IX, chap. lxiv. Virgile, au liv. IV des Géorgiques, v. 232 :
Et spicula cœca relinquunt
Adlixœ venis , animasque in vulnere ponunt.
Pline, liv. XI de Yllist. Nat. chap. xix : « Aculeum «.apibus natura dédit ventri consertum : ad unum « ictum hoc infixo, quidam eas statim emori putant. « Aliqui non nisi in tantum adacto, ut intestini « quidpiam sequatur... est in exemplis equos ab iis « occisos. » Scaliger raconte, à ce sujet, qu'un soldat français étant dans la Calabre , et ayant courroucé des abeilles, pour avoir pris leur miel, elles tuèrent ce soldat et son cheval.
Je sais par mon expérience que l'aiguillon des abeilles demeure dans la piqûre, parce qu'il est recourbé et tourné en crochet vers la pointe, à peu près comme un hameçon , ou comme ces flèches barbelées de l'une desquelles Quinte-Curce dit qu'Alexandre fut blessé dans la ville des Oxydraques, liv. IX, chap. v ; mais à l'égard des guêpes, leur aiguillon est tout droit et uni comme la pointe d'une aiguille ; ce qui fait qu'il sort aussi facilement qu'il est entré. 11 en est de même des autres insectes ailés et piquants, comme les bourdons et les frelons. Pline , en parlant des guêpes, dans le chap. xxiv du même livre, ne dit rien de leur aiguillon ni de la manière dont elles s'en servent; par où il semble les mettre à cet égard dans le rang des insectes volants qui peuvent piquer sans s'incommoder eux-mêmes. A moins qu'on ne dise de ceux-ci ce que le même auteur,liv. wix , riiap.xMii, dit des serpents et des
autres reptiles venimeux, qu'ils ne peuvent nuire qu'une fois, et qu'ils meurent eux-mêmes après avoir jeté leur venin.
Voilà mes observations , que je vous prie d'examiner et de corriger. Je les fais, non pas animo censoris, mais avec toute la docilité et la soumission d'un homme qui veut s'instruire de bonne foi ; car je pense de vous ce qu'un de nos jurisconsultes , savant et poli , a dit d'un grand homme de son temps : « Familiare ejus colloquium nunquam advertenti « inaneotiosumqueest. » Je l'ai éprouvé moi-même, en mettant toujours à profit les moments précieux que j'ai passés auprès de vous. Je suis, etc.