‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 446 sur 672 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

3 juillet 1703.

J'ai été, monsieur, si chargé d'affaires depuis quelque temps , et occupé de tant de chagrins étrangers et domestiques , que je n'ai pas eu le loisir de faire l'affaire qui m'est le plus agréable , je veux dire de vous écrire et de m'entretenir avec vous.

La mort de M. Félix m'a d'autant plus douloureusement touché, que c'est lui, pour ainsi dire, qui s'est tué lui-même en se voulant sonder pour une rétention d'urine qu'il avait. Nous nous étions connus dès nos plus jeunes ans. Il était un des premiers qui avait battu des mains à mes naissantes folies , et qui avait pris mon parti à la cour contre M. le duc de Montausier. Il a été universellement regretté, et avec raison, puisqu'il n'y a jamais eu d'homme plus obligeant, plus magnifique et plus noble de cœur.

Pour ce qui est de M. Perrault , je ne vous ai point parlé de sa mort , parce que franchement je n'y ai point pris d'autre intérêt que celui qu'on prend à la mort de tous les honnêtes gens. Il n'avait pas trop bien reçu la lettre que je lui ai adressée dans ma dernière édition, et je doute qu'il en fût content. J'ai pourtant été au service que lui a fait dire l'Académie, et monsieur son fils m'a assuré qu'en mourant il l'avait chargé de me faire de sa part de grandes honnêtetés, et de m'assurer qu'il mourait mon serviteur. Sa mort a fait recevoir un assez grand affront à l'Académie, qui avait élu, pour remplir sa place d'académicien , M. de Lamoignon votre ami; mais M. de Lamoignon a nettement refusé cet honneur. Je ne sais si ce n'est point par la peur d'avoir à louer l'ennemi de Cicéron et de Virgile. L'Académie , pour laver un peu sur cela son ignominie , a élu au lieu de lui, très-prudemment, monsieur le coadjuteur de Strasbourg, qui en a témoigné une fort grande reconnaissance, et qui se préparent venir faire son compliment. Je n'ai pas l'honneur de le connaître; mais c'est un prince de beaucoup de ré* putation, et qui a déjà brillé dans la Sorbonne, dont il est docteur. J'espère qu'il tempérera ses paroles en faisant l'éloge de M. Perrault, et que les amateurs des bons livres n'auront point sujet de s'écrier :

O saeclum insipiens el iniicelum * !

Je mets au rang de ces amateurs M. de Puget , et

* Catulle , Carm. xliii , y. 8.

j'ose me flatter que Dieu n'enlèvera pas sitôt de la terre un homme de ce mérite et de cette capacité. Je viens maintenant à vos critiques sur mes ouvrages. Je ne sais pas sur quoi se peuvent fonder ceux qui veulent conserver le solécisme qui est dans ce vers :

Que votre ame et vos mœurs peints dans tous vos ouvrages. ... M. Gibert, du collège des Quatre-Nations , est le premier qui m'a fait apercevoir de cette faute depuis ma dernière édition. Dès qu'il me la montra, j'en convins sur-le-champ avec d'autant plus de facilité , qu'il n'y a, pour la réformer, qu'à mettre, comme vous dites fort bien :

Que votre âme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages.... ou ;

Que votre esprit, vos mœurs, peints dans tous vos ouvrages- Mais pourrez-vous bien concevoir ce que je vais vous dire, qui est pourtant très-véritable, que cette faute, si aisée à apercevoir, n'a pourtant été aperçue ni de moi ni de personne avant M. Gibert, depuis plus de trente ans qu'il y a que mes ouvrages ont été imprimés pour la première fois ; que M. Patru, c'est-à-dire le Quintilius de notre siècle, qui revit exactement ma poétique , ne s'en avisa point ; et que dans tout ce flot d'ennemis qui a écrit contre moi , et qui m'a chicané jusqu'aux points et aux virgules, il ne s'en est point rencontré un seul qui l'ait remarquée? cela vient, je crois, de ce que le mot de mœurs ayant une terminaison masculine, on ne fait point réflexion qu'il est féminin. Cela fait bien voir qu'il faut non-seulement montrer ses ouvrages à beaucoup de gens avant que de les faire imprimer, mais que même après qu'ils sont imprimés, il faut s'enquérir scrupuleusement des critiques qu'on y fait.

Oserais-jevous dire, monsieur, que, si vous avez été fort juste sur l'observation de ce solécisme, il n'en est pas de même de votre correction de l'épigramme de l'Anthologie? et avec qui, bon Dieu ! y associez-vous mon style? Avec le style de Charpentier : Jungentur jam tigres equis. Est-il possible que vous n'ayez pas vu que le sens de l'épigramme est, que c'est Apollon , c'est-à-dire le génie seul, qui, dans une espèce d'enthousiasme et d'ivresse, a produit l'Iliade et l'Odyssée; que c'est lui qui les a faits, et non pas simplement dictés; et que, lorsque Homère les écrivait , à peine Apollon savait qu'Homère était là? Ne concevez-vous pas, monsieur, que c'est le mot d'ivresse qui sauve tout, et qui fait voir pourquoi Apollon avait tant tardé à dire aux neuf Sœurs qu'il était l'auteur de ces deux ouvrages, qu'il se souvenait à peine d'avoir faits ? d'ailleurs, quel air,

dans l'épigramme, de la manière dont vous la tournez, donnez-vous à Apollon , qui est supposé lisant cet ouvrage dans son cabinet, et se disant à luimême : C'est moi qui ai dicté ces vers? Au lieu que, dans mon épigramme, il est au milieu des Muses, à qui il déclare qu'elles ne se trompent pas dans l'admiration qu'elles ont de ces deux grands chefs-d'œuvre, puisque c'est lui qui les a composés dans une chaleur qui ne lui permettait pas d'écrire, et qu'Homère les avait recueillis. Mais me voilà à la fin de la page, ainsi, monsieur, trouvez bon que je vous dise brusquement que je suis....

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