‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 447 sur 672 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Auteuil , 2 août 1703.

Feu M. Patru, mon illustre ami , était non-seulement un critique très-habile, mais un très- violent hypercritique, et en réputation de si grande rigidité, qu'il me souvient que , lorsque M. Racine me'faisait sur des endroits de mes ouvrages quelque observation un peu trop subtile, comme cela lui arrivait quelquefois, au lieu de lui dire le proverbe latin : Ne sispatruus mihi, « n'ayez point pour moi la sévérité d'un oncle; » je lui disais : Ne sis Patru mihi, « n'ayez point pour moi la sévérité de Patru! » Je pourrais vous le dire à bien meilleur titre qu'à lui , puisque toutes vos lettres , depuis quelque temps , ne sont que des critiques de mes vers , où vous allez jusqu'à l'excès du raffinement. Vous avez reçu de moi une petite narration en rimes, que j'ai composée à la sollicitation de M. le Verrier, pour amener un vers de l'Anthologie; et tous ceux, à commencer par lui, à qui je l'ai communiquée, en ont été trèssatisfaits. Cependant, bien loin d'en être content, vous me faites concevoir qu'elle ne vaut rien; et, 6ans me dire ce que vous y trouvez de défectueux, vous allez chercher dans M. Charpentier, c'est-àdire dans les étables d'Augias, de quoi la rectifier. Ensuite vous vous avisez de trouver une équivoque dans un vers où il n'y en a jamais eu. En effet, où peut-il y en avoir dans cette façon de parler : Approuve l'escalier tourné d'autre façon;

et qui est-ce qui n'entend pas d'abord que le médecin architecte approuve l'escalier, moyennant qu'il soit tourne d'une autre manière? Cela n'est-il pas préparé par le vers précédent :

Au vestibule obscur il marque une autre place ?

Il est vrai que, dans la rigueur et dans les étroites règles de la construction, il faudrait dire-: In vestibule obscur il marque une autre place (pic celle

qu'on lui veut donner, et approuve l'escalier tpunn

d'une autre manière qu'il n'est. Mais cela se sousentend sans peine; et où en serait un poète si on ne lui passait , je ne dis pas une fois, mais vingt fois dans un ouvrage, ces subaudi? Où en serait M. Racine si on lui allait chicaner ce beau vers que dit Hermione à Pyrrhus, dans X Andromaque ' : Je t'aimais inconstant, qu'eussé-je fait fidèle ?

qui dit si bien , et avec une vitesse heureuse : J< t'aimais lorsque tu étais inconstant; qu'eussê-je fait, si tu avais été fidèle? Ces sortes de petites licences de construction non-seulement ne sont pas des fautes, mais sont même assez souvent un des plus grands charmes de la poésie , principalement dans la narration, où il n'y a point de temps à perdre. Ce sont des espèces de latinismes dans la poésie française , qui n'ont pas moins d'agrément que les héllénismes dans la poésie latine. Jusqu'ici cependant , monsieur, vous n'avez été que trop scrupuleux et troprigide;mais où étaient vos lumières quand vous avez douté si ce temple fameux dont parle Thémis dans le Lutrin, est Notre-Dame, ou la Sainte-Chapelle? Est-il possible que vous n'ayez pas vu que ce temple qu'elle désigne à la Piété est ce même temple dont la Piété vient de lui parler quelques vers auparavant avec tant d'emphase, et où est arrivée la querelle du Lutrin?

J'apprends (pie dans ce temple où le plus saint des rots Consacra tout le fruit de ses pieux exploits , l.i signala pour moi sa pompeuse largesse , L'implacable Discorde , etc.

Cbant \r

Comment voulez-vous que le lecteur aille songer a Notre-Dame, qui n'a point été bâtie par saint Louis, et qui est si éloignée du Palais, y ayant entre elle et le Palais plus de douze fameuses églises, et principalement la célèbre paroisse de Saint-Barthélémy, qui en est beaucoup plus proche? Permettezmoi de vous dire que de se faire ces objections , c'est se chicaner soi-même mal à propos, et ne vouloir pas voir clair en plein midi. Je ne vous parle point de la difficulté que vous me faites sur ce vers :

Que \ i tire esprit, vos mœurs, peinb dans tous vos ouvrages. . puisqu'il m'est fort indiffèrent que vous mettieî lui-la, ou

Que votre àmeet vos mœurs peintes dans vos ouvrages... Il n'est pas vrai pourtant que la construction grammaticale ne soit pas dans le premier de ces deux vers, où la noblesse du genre masculin l'emporte, et qu'on ne puisse fort bien dire en français : Mars et les Grda s étaient peints dansa tableau. On peut pourtant dire aussi était ni peintes» maispemisest

' Acte v. se. *

le plus régulier : et pour ce qui est de ce que vous prétendez qu'il s'agit à de Yûme et non de Yesprit, trouvez bon queje vous fasse ressouvenir que le mot d'esprit, joint avec le motdemœurs, signifie aussi l'âme, et qu'un esprit bas, sordide, trigaud, etc. veut dire la même chose qu'une âme basse , sordide , etc.... Avouez donc, monsieur, que dans toutes ces critiques vous vous montrez un peu trop subtil, et que vous êtes à mon égard en cela Patru patruissimus. Mais je commence à m'apercevoir queje suis moi-même bien peu subtil , de ne pas reconnaître que vous les avez faites pour m'exciter à parler, et qu'il n'était pas nécessaire d'y répondre sérieusement. Que voulez-vous? Un auteur est toujours un auteur, surtout quand on le blesse dans une partie aussi sensible que ses ouvrages imprimés : mais laissons-les là.

Je ne saurais bien vous dire pourquoi M. de Lamoignon n'a point accepté la place qu'on lui voulait donner dans l'Académie. Il m'a mandé qu'il ne pouvait pas se résoudre à louer M. Perrault, auquel on le faisait succéder , et dont, selon les règles, il aurait été obligé de faire l'éloge dans sa harangue ; mais c'est une plaisanterie. Quoi qu'il en soit , l'Académie , à mon avis , a suffisamment réparé cet affront , en élisant à sa place monsieur le coadjuteur de Strasbourg , prince d'un très-grand mérite et d'une très-grande condition , qui en a témoigné une trèsgrande reconnaissance, jusqu'à aller rendre exactement visite à ceux qui lui ont donné leur voix solatia vîctis. Je suis ravi qu'un petit mot dans ma dernière lettre ait un peu contribué au rétablissement de la santé de l'illustre M. de Puget. Si mes paroles ont cette vertu magique, je ne m'en applaudirai pas moins que si elles avaient le pouvoir de faire descendre la lune du ciel , et sortir du tombeau mânes responsa daturos . Je vous conjure donc d'employer aussi mes paroles à me conserver toujours dans le souvenir de M. Perrichon. J'ai reçu une lettre de M. de Mervezin presque en même temps qu'on m'a rendu la vôtre. Il est homme de mérite, et m'a paru plus que content de votre bonne réception. Je suis, etc.

P. S. Comme vous ne sauriez goûter mon épigramme de l'Anthologie en français , j'ai cru vous devoir envoyer la traduction qu'en a faite en grec l'illustre et savant M. Borna. Elle est écrite de sa main , avec quelques vers français qu'il a imités des vers grecs d'un ancien père de l'Eglise , et qui sont au dos de Fépigramme. Vous jugerez , monsieur , de son double mérite. I! prétend citer quelque jour cette épigramme dans quelques notes savantes , et la faire passer pour un original tiré d'un manuscrit

de la bibliothèque du roi, dont il est gardien. Je ne sais s'il fera cette folie; mais combien pensezvous que nous ayons peut-être d'ouvrages donnés de la sorte ?

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