AU COMTE HAMILTON
Paris, le 8 février 1705.
Je ne devais dans les règles, monsieur, répondre à votre obligeante lettre qu'en vous renvoyant l'agréable manuscrit que vous m'avez fait remettre entre les mains; mais ne me sentant pas disposé à m'endessaisir,j'aicruqueje ne pouvais pas différer davantage à vous en faire mes remercîments, et à vous dire que je l'ai lu avec un plaisir extrême; tout m'y ayant paru également fin, spirituel, agréable et ingénieux. Enfin je n'y ai rien trouvé à redire que de n'être pas assez long; cela ne me paraît pas un défaut dans un ouvrage de cette nature , où il faut
■ Élève et neveu de Colbert, Desmarets occupait alors l'une des deux charges de directeurs des iinances, créées en 1701. 1 On dit aujourd'hui rechigné.
montrer un air libre et affecter même quelquefois, à mon avis, un peu de négligence. Cependant monsieur, comme dans l'endroit de ce manuscrit où vous parlez de moi magnifiquement, vous prétendez que si j'entreprenais de louer M. le comte de Grammont, je courrais risque en le flattant de le dévisager, trouvez bon que je transcrive ici huit vers qui me sont échappés ce matin, en faisant réflexion sur la vigueur d'esprit que cet illustre comte conserve toujours, et que j'admire d'autant plus qu'étant encore fort loin de son âge , je sens le peu de génie que j'ai pu avoir autrefois entièrement diminué et tirant à sa fin. C'est sur cela que je me suis récrié :
Fait d'un plus pur limon , Grammont à son printemps N'a point vu succéder l'hiver de la vieillesse ; La cour le voit encor brillant , plein de noblesse ,
Dire les plus lins mots du temps , Effacer ses riv aux auprès d'une maîtresse. Sa course n'est au fond qu'une longue jeunesse , Qu'il a déjà poussée à deux fois quarante ans *.
Je vous supplie, monsieur, de me mander s'il est égratîgné dans ces vers, et de croire que je suis, avec toute la sincérité et le respect que je dois , monsieur, votre très-humble et très- obéissant serviteur.
A BROSSETTE
6 mars 1705.
Je ne m'étendrai point ici, monsieur, en longues excuses du long temps que j'ai été à répondre à vos obligeantes lettres, puisqu'il n'est que trop vrai qu'un très-fâcheux rhume que j'ai eu, accompagné même de quelque fièvre , m'a entièrement mis hors d'état, depuis trois semaines , de faire ce que j'aime le mieux à faire, je veux dire de vous écrire. Me voilà entièrement rétabli, et je vais m'acquitter d'une partie de mon devoir.
Je suis fort aise que votre illustre physicien, à l'aide de son microscope , ait trouvé de quoi justifier le vers du Lutrin que vous attaquiez, et qu'il ait rendu à la guêpe son honneur : car, bien qu'elle soit un peu décriée parmi les hommes , on doit rendre justice à ses ennemis , et reconnaître le mérite de ceux même qui nous persécutent. Je vous prie donc de faire bien des remercîments de ma part à M. de Puget , et de lui bien marquer l'estime que je fais des excellentes qualités de son esprit , qui n'ont pas besoin , comme celles de la guêpe, du microscope pour être vues.
Vous faites, à mon avis, trop de cas des deux épigrammes que je vous ai envoyées, et surtout de celle à M. le Verrier, qui n'est qu'un petit compliment très-simple, que je me suis cru obligé de lui faire
1 Le comte de Grammont mourut à quatre-vingt-six ans, le in janvier 1707.
pour empêcher qu'on ne me crut auteur des quatre j cela Lyon saurait conclure contre Paris, sinon ce vers qui sont au bas de mon portrait, et qui sont beaucoup meilleurs que mes épigrammes, n'y ayant rien surtout de plus juste que ces deux vers :
Tai su dans mes écrits , docte , enjoué , sublime , Rassembler en moi Perse , Horace et Juvénal.
Supposé que cela fût vrai ; docte répondant admirablement à Perse, enjoué à Horace et sublime à Juvénal. Il les avait faits d'abord indirects, et de la manière dont vous me faites voir que vous avez prétendu les rajuster; mais cela les rendait froids, et c'est par le conseil de gens très-habiles qu'il les mit en style direct : la prosopopée ayant une grâce qui les anime, et une fanfaronnade même, pour ainsi dire , qui a son agrément.
Vous ne me dites rien des quatre vers que j'ai faits pour l'autre infâme gravure dont je vous ai parlé. Est-ce que vous les trouveriez mauvais? Us ont pourtant réjoui tous ceux à qui je les ai dits. Mais, pour vous satisfaire sur l'histoire que vous me demandez de l'épigramme de Lubin , je vous dirai que Lubin est un de mes parents qui est mort il y a plus de vingt ans et qui avait la folie que j'y attaque. Il était secrétaire du roi, et s'appelait M. Targas. J'avais dit, lui vivant, le mot dont j'ai composé le 6el de mon épigramme, qui n'a été faite qu'en viron depuis deux mois, chez moi, à Auteuil, où couchait l'abbé de Châteauneuf z. Je m'étais ressouvenu le soir, enf onversant avec lui , du mot dont il est question ; il l'avait trouvé fort plaisant, et sur cela nous étions convenus l'un et l'autre qu'avant tout, pour faire une bonne épigramme, il fallait dire en conversation le mot qu'on y voulait mettre à la fin, et voir s'il frapperait. Celui-ci donc l'ayant frappé, je le lui rapportai le lendemain au matin construit en épigramme, telle que je vous l'ai envoyée. Voilà l'histoire.
Le monument antique que vous m'avez fait tenir est fort beau et fort vrai. Mon dessein était de le porter moi-même à l'Académie des inscriptions; mais j'ai su qu'il y avait déjà longtemps qu'il vêlait , et que les académiciens mêmes s'étaient déjà fort exercés sur cette excellente relique de l'antiquité. Je ne sais pas pourquoi vous me faites une querelle d'Allemand sur la prééminence qu'a eue autrefois Lyon au-dessus de Paris. Est-ce que Paris a jamais nié que, du temps de César, non-seulement Lyon, mais Marseille, Sens, Melun, ne lussent beaucoup plus considérables que Paris? Et qu'est-ce que de
' L'abbé de Châteauneuf, parrain de\ oltaire, esl assez connu par ses liaisons avec Ninon de I. enclos : il dei rail l'être davantage par l'agréable dialogue qu'il composa pour clic >ur la muuque di s anciens.
vers du Cid :
Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois Je fus ' ?
Je vous conjure bien de marquer à M. de Mezzabarba3, dans les lettres que vous lui écrirez, le cas que je fais de sa personne et de son mérite. Je ne sais si vous avez vu la traduction qu'il a faite de mon ode sur Namur. Je ne vous dirai pas qu'il y est plus moi-même que moi-même; mais je vous dirai hardiment que, bien que j'aie surtout songé à y prendre l'esprit de Pindare, M. de Mezzabarba y est beaucoup plus Pindare que moi. Si vous n'avez pas encore reçu de lettre de M. le Verrier, cela ne vient que de ma faute, et du peu de soin que j'ai eu de le faire ressouvenir, comme je devais, de vous écrire; mais je vais dîner aujourd'hui chez lui, et je réparerai ma négligence. Vous pouvez vous assurer d'avoir au premier jour, un compliment de sa façon. Adieu, mon illustre monsieur; croyez que c'est trèssincèrement que je suis, etc.
Souffrez que je fasse ici en particulier, et hors d'oeuvre, mon compliment à M. Perrichon.