AU MÊME
Paris, 12 mars 1706.
Vous accusez à grand tort M. Dugas du peu de soin que j'ai eu depuis si longtemps à répondre à vos obligeantes lettres. 11 esthomme , au contraire, qui n'a rien oublié pour augmenter en moi l'estime particulière quej'ai toujours eue pour vous , et pour m'engager à vous écrire souvent. Ainsi je puis vous assurer que tout le mal ne vient que de ma négligence , qui est en moi comme une fièvre intermittente , qui dure quelquefois des années entières , et que le quinquina de l'amitié et du devoir ne saurait guérir. Que voulez-vous , monsieur? Je ne puis pas me rebâtir moi-même ; et tout ce que je puis faire, c'est de convenir de mon crime.
Je vous dirai pourtant qu'il ne me serait pas difficile de trouver de méchantes raisons pour le pallier, puisqu'il n'est pas imaginable combien depuis très-longtemps je me suis trouvé occupé de la méchante affaire que je me suis faite par ma satire contre V équivoque, qui est l'ouvrage que je vous avais promis de vous communiquer. A peine a-t-elle été composée, que, l'ayant récitée dans quelques compagnies, elle a fait un bruit auquel je ne m'attendais point, la plupart de ceux qui l'ont entendue ayant publié et publiant encore, je ne sais pas sur quoi fondé, que c'est mon chef-d'œuvre. Mais ce qui a encore bien augmenté le bruit, c'est que dans le coursde l'ouvrage j'attaque cinq ou six des méchantes maximes que le pape Innocent XI a condamnées -, car, bien que ces maximes soient horribles, et que, non plus que ce pape, je n'en désigne point les auteurs , messieurs les jésuites de Paris , à qui on a dit quelques endroits qu'on a retenus, ont pris cela pour eux , et ont fait concevoir que d'attaquer l'équivoque, c'était les attaquer dans la plus sensible partie de leur doctrine. J'ai eu beau crier que je n'en voulais à personne qu'à l'équivoque même , c'est-àdire au démon, qui seul, comme je l'avoue dans ma pièce, a pu dire qu'on n'est point obligé d'aimer Dieu; qu'on peut prêter sans usure son argt nt à tout denier ; que tuer un homme pour une pomme n'est point un mal, etc. : ces messieurs ont déclare qu'ils étaient dans les intérêts du démon, et , sur
cela , m'ont menacé de me perdre, moi , ma famille et tous mes amis. Leurs cris n'ont pourtant pas empêché que monseigneur le cardinal de >~oailles , mon archevêque, et monseigneur le chancelier1 , à qui j'ai lu ma pièce, m'aient jeté tous deux à la tête leur approbation, et le privilège pour la faire imprimer si je voulais ; mais vous savez bien que naturellement je ne me presse pas d'imprimer, et qu'ainsi je pourrai bien la garder dans mon cabinet jusqu'à ce qu'on fasse une nouvelle édition démon livre. On en sait pourtant plusieurs lambeaux ; mais ce sont des lambeaux , et j'ai résolu de ne la plus dire qu'à des gens qui ne la retiendront pas. La vérité est qu'à la fin de ma satire j'attaque directement messieurs les journalistes de Trévoux, qui , depuis mon accommodement m'ont encore insulté en trois ou quatre endroits de leur journal ; mais ce que je leur dis ne regarde ni les propositions, ni la religion; et d'ailleurs je prétends, au lieu de leur nom, ne mettre dans l'impression que des étoiles, quoiqu'ils n'aient pas eu la même circonspection à mon égard. Je vous dis tout ceci, monsieur, sous le sceau du secret que je vous prie de me garder. Mais, pour revenir à ce que je vous disais , vous voyez bien, monsieur, quej'ai eu assez d'affaires à Paris pour me faire oublier celles que j'ai à Lyon.
Parlons maintenant des choses que vous voulez savoir de moi. Ma réponse au P. Bourdaloue est très-juste et très-véritable; mais voici mes termes : « Je vous l'avoue, mon père; mais pourtant si vous « voulez venir avec moi aux Petites-Maisons, je « m'offre de vous y fournir dix prédicateurs contre >< un poète, et vous ne verrez à toutes les loges que « des mains qui sortent des fenêtres, et qui divisent « leurs discours en trois points. »
J'ai su autrefois le nom de l'auteur du rondeau dont vous me parlez, et j'ai vu l'auteur lui-même. C'était un homme qui, je crois, est mort, et qui n'était pas homme de lettres. Le rondeau pourtant est joli. Il aceusait des gens du métier de se l'être attribué mal à propos, et de lui avoir fait un vol. Peut-être au premier jour je me ressouviendrai de son nom, et je vous l'écrirai. Kntendons-nous toutefois : dans le rondeau dont je vous parle, il n'y avait point : Où s'enivre Boileau. Ainsi j'ai peur que nous ne prenions le change.
Pour ce qui est de ta Vie de Molière, franchement ce n'est pas un ouvrage qui mérite qu'on en parle. Il est fait par un homme J qui ne savait rien de la vie de Molière, et il se trompe dans tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait.
■ M. de Ponlcharlrain !■ ; 1 Grimarest.
Pour les odes de M. de la Motte, quelqu'un, ce me semble, me les a montrées; mais je ne m'en ressouviens pas assez pour en dire mon avis. Il me semble , monsieur, que cette fois vous ne vous plaindrez pas de moi, puisque je vous écris une assez longue lettre, et qu'il ne me reste guère que ce qu'il faut pour vous assurer que, tout négligent et tout paresseux que je suis, je ne laisse pas d'être un de vos plus affectionnés amis , et que je suis parfaitement....
Mes recommandations à M. Dugas , et à tous nos illustres amis et protecteurs.