AU MÊME
Parjs, 15 Juillet .706.
Une des raisons, monsieur, qui m'empêche souvent de répondre à vos obligeantes lettres, c'est la nécessité où je me trouve , grâce à ma négligence ordinaire, de les commencer toujours par des excuses de ma négligence. Cette considération me fait tomber la plume des mains; et dans la confusion où je suis, je prends le parti de ne vous point écrire, plutôt que de vous écrire toujours la même chose. Je vous dirai pourtant qu'à l'égard de vos deux dernières lettres à cette raison ordinaire que je pourrais vous alléguer, il s'en est encore joint une autre beaucoup plus valable et plus fâcheuse , je veux dire un rhume effroyable qui me tourmente depuis un mois, et pour lequel on me défend surtout les efforts d'esprit. Quelque défense pourtant qu'on m'ait faite, je ne saurais m'empêcher dem'acquitter aujourd'hui de mon devoir, et de vous dire , mais sans nul effort d'esprit , que l'illustre ami qui m'a apporté de votre part l'excellent livre de M. de Puget est un très-galant homme. J'ai eu le bonheur de l'entretenir une heure durant, et il m'a paru très-digne de l'estime et de l'amitié que vous avez pour lui. Pour M. de Puget, que vous saurais-je dire, sinon que jamais personne n'a fait mieux voir combien , dans les objets même les plus linis , les merveilles de Dieu sont infinies, et combien ses plus petits ouvrais sont grands? Je vous prie de lui témoigner de ma part à quel point je l'honore et le révère. J'ai lu son livre plus d'une fois. J 'admire combien vous êtes d'hommes merveilleux dans Lyon. Je doute qu'il y en ait dans Paris de meilleur goût et de plus fin discernement. Faites-moi la faveur de leur bien marquer à tous mes respects, et la gloire que je me fais d'avoir quelque part à leur estime.
On dit que vous allez bientôt avoir dans votre ville le fameux maréchal de Villeroi. Il y a beaucoup de gens ici qui lui donnent à dos sur sa der-
nière action » , et véritablement elle est malheureuse; mais je m'offre pourtant de faire voir, quand on voudra , que la bataille de Ramillies est en tout semblable à la bataille de Pharsale; et qu'ainsi quand M. de Villeroi ne serait pas un César, il peut pourtant fort bien demeurer un Pompée ».
Parlons maintenant de votre mariage. A mon avis , vous ne pouviez rien faire de plus judicieux. Quoique j'aie composé, animi gratià , une satire contre les méchantes femmes , je suis pourtant du sentiment d'Alcippe , et je tiens comme lui :
... Que , pour être heureux sous ce joug salutaire,
Tout dépend , eu un mot , du bon choix qu'on sait faire 3.
Il ne faut point prendre les poètes à la lettre. Aujourd'hui c'est chez eux la fête du célibat, demain c'est la fête du mariage. Aujourd'hui l'homme est le plus sot de tous les animaux ; demain c'est le seul animal capable de justice, et en cela semblable à Dieu. Ainsi , monsieur, je vous conjure de bien marquer à madame votre épouse la part que je prends à l'heureux choix que vous avez fait.
Pardonnez à mon rhume si je ne vous écris pas une plus longue lettre , et croyez qu'on ne peut être avec plus de passion que je le suis....