M. LE VERRIER AL MÊME
Paris, ce 30 juillet 1706.
J'ai été ravi, monseigneur, d'apprendre de VOS
1 Quoique cette lettre ne soit pas ;\,ilii>
nouvelles; et sans un courrier de M. Ainelot, qui me dit qu'il vous avait vu partir de .Madrid, et que vous aviez passe à l'ampelune huit jours avant lui , j'aurais été dans une peine extrême. Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux être en Roussillon qu'en Espagne.
M. de Berwick ' envoya un courrier qui arriva avant-hier à Marly. Il a fort envie de livrer eombat aux ennemis; mais il mande que son infanterie est très-faible. M. Orry me dit hier a l'Estang qu'il la rétablirait bientôt sur les lieux. Il est venu ici chercher de l'argent; le roi lui a donné deux million en billets de monnaie. La question est de les convertir en espèces : ce chantre coûte 17 pour 100; en sorte que de mille francs de billet-, de monnaie . on n'en retire que huit cent trente francs en arg On a déjà envoyé par des courriers une partie de ces deux millions.
Les ennemis se sont enfin déterminés, monseigneur, à faire le siège de Menin»; ils ont quinze mille paysans qui travaillent a faire leurs 1 ne sais ce que deviendra le siège de Turin : car M. le prince Eugène a fait passer le Pi') a dix mille hommes de ses troupes. Pour la Hotte des Hollandais, elle est sortie de la .Manche; on ne sait ou elle va, ni quel incendie elle veut fuie, mais on assure qu'elle porte quatre-vingt mille flambeaux. Je n'en dirai pas d'avantage, monseigneur, sur une matière dont je suis persuadé que vous savez d'ailleurs plus de nouvelles que je n'en puis savoir. Je \ais donc me retrancher a vous entretenir d'une aui. dont je suis parfaitement instruit.
Il s'agissait, monseigneur, de remplir la pi vaquait à l'Académie par la mort de M. l'abbé T. stu. J'ai vu dix-huit voix assurées pour M. de Mimeure,
devait trouver place dans <.-> correspondance. On y apprend beaucoup de particularités sur l'éli cUon du marquis de Saint- Aulaire fa l'Académie française; élection « i » i i est Pobjet de la lettre suivante , l'une des principales du recueil .
1 Jacques Filz-James, duc de Berwick, néleîlaoûl I Il , lait Gis de Jacques, duc d'York . depuis r<>i d' Angleterre, ri d' Lrabella Churchill, soeur du tam Lrtborougb;
el telle fut, dil Montesquieu , l'étoile de cette maison de 4 chill, qu'il en sortit deux hommes, dont l'un, dans le même temps, fui destinée ébranler, et l'autre fa souten
randes monarchies de l'Europe. Berwick avait ■■ pi indix-huit ans , lorsque le roi son père réduit fa se ri fugier en i d'aller dem inder un asile .i I > cour de \ ersailles. Après la mort de ce prince •> Saint-Germain . lit naturaliser Français. I >\I\ lui donna h :
de maréchal, et l'envoya pour la second) fa - e, afin
d'> rétablir les affaires de Philippe \ . .pu i talent dans d déplorable. L'événement confirma les espérances que le narque avait conçues de son ::• nie militaire. Sa nouvell tri»- lui dut beaucoup d'autres succès, el le perdit Philisbourg, où il lut tué d*Œ non . l<- 19 Juillet
1 Menin, l'ai .limes dans I
la suite de la bataille de Ramilllee.
qui n'a point fait la moindre démarche pour les avoir, et qui n'en sait encore rien. Deux dames, extrêmement de ses amies, l'ont empêché d'être élu : rime, c'est madame Croissy, qui s'est mis en tète, à la prière de madame de Lambert, de faire élire M. le marquis de Saint-Aulaire; l'autre, c'est madame de Ferriol , que j'ai toujours vue soumiseà madame de Croissy, comme une de ses filles, et qui cependant n'a rien oublié pour faire tomber cette place à M. l'abbé Dubos, auteur du manifeste de M. de Bavière. Il n'eut hier que trois voix , et M. de Saint- Aulaire fut élu. Je vous laisse à penser, monseigneur, quel est le triomphe de madame de Croissy. Pour M. de Mimeure, ses meilleurs amis ont été obligés de le sacrifier; d'autres se sont absentés de l'Académie, et de ce nombre sont M. d'Avranches ', M. de Malezieu 2, M. l'abbé Geneste 3 et M. Dacier. Mais M. Despréaux, en vrai républicain, ne s'est point absenté; il est allé courageusement à l'Académie; il a représenté avec beaucoup de chaleur que tout était perdu , puisqu'il n'y avait plus que la brigue des femmes qui mit des académiciens à la place de ceux qui mouraient. Enfin il a lu tout haut des vers de M. de Saint-Aulaire qu'on lui avait donnés de sa part; il a représenté que, dès sa première jeunesse , sa bile s'était écbauffée contre les mauvais poètes ; que c'était ce qui l'avait porté à écrire contre les Chapelains, les Cotins, les Pelletiers et tant d'autres qui étaient les héros du Parnasse , en comparaison de M. de Saint-Aulaire, à qui l'on ne devait pas donner le nom d'Anacréon, parce que c'est un vieillard qui invoque la Mollesse de le venir réchauffer sur la fin de ses jours. Ainsi M. Despréaux , à la vue de tout le monde, donna une boule noire à M. de Saint-Aulaire, et nomma lui seul M. de Mimeure. Voilà, monseigneur, des témoignages qu'il y a encore de vrais Romains sur la terre; et à l'avenir vous prendrez la peine de ne plus appeler M. Despréaux votre cher poète, mais votre cher Caton.
Puisque je vous en ai tant dit sur cette matière, il faut, monseigneur, que je rende mon histoire complète, d'autant plus que les moindres circonstances ne laissent pas que d'avoir leur agrément à deux cents lieues de Paris. Ce sont MM. de Dangeau qui étaient à la tête du parti de Dubos. M. le Duc était aussi d'abord pour lui, et M. le prince de Conti pour M. de Saint-Aulaire. Il y a quelques jours que, se
1 Huet, évèque d'Avranches.
1 Bialezieu avait été précepteur du duc du Maine , et fut désigné au roi par madame de Malntenon pour enseigner les mathématiques au duc de Bourgogne.
3 Auteur des tragédies de Zélonide, Polymnestor, Joseph et Pénélope. Cette dernière est restée longtemps au théâtre.
promenant avec M. de Torci ', M. de Dangeau les aborda. Le prince lui dit : « Je ne vous connais « plus; car le Dangeau d'aujourd'hui n'est point le «Dangeau d'autrefois. » Celui-ci, fort surpris, pria instamment qu'on lui expliquât cette énigme. « Comment, reprit le prince, M. de Dangeau est « pour un homme qui a manqué à un ministre, « contre un homme qui a loué le roi ! Encore un « coup, je n'y connais plus rien. » C'est que M. de Saint-Aulaire a fait un panégyrique du roi , et que M. Dubos avait promis à M. de Torci d'aller a Venise avec M. l'abbé de Pomponne.
Pour les gens ameutés par M. le prince de Conti, ils ne se sont point trouvés à l'élection; et des que M. le Duc a su qu'il s'agissait de M. de Mimeure, il a écrit une lettre à un académicien, avec ordre de la lire à l'Académie, par laquelle il mandait qu'il se désistait de ses premières sollicitations, pour les tourner tout entières en faveur de M. de Mimeure, qui était un des hommes du monde qu'il aimait et qu'il estimait le plus. Madame de Montespan, d'un autre côté, a tellement lavé la tête à M. d'Avranches, qui s'était engagé à M. de Dangeau pour M. Dubos, qu'il n'a osé se trouver à l'élection. Vous connaissez , monseigneur, son art de parler ; elle lui demandait de quel front il irait porter son suffrage contre son élève % et comment il oserait après cela se présenter devant Monseigneur, quoiqu'il ne se fut point déclaré, parce que M. de Mimeure, à qui il offrait de faire parler de sa part à l'Académie, l'avait supplié de n'en rien faire. Je ne finirais point, si je voulais tout conter.
En voilà assez, et peut-être trop. Je vais donc parle» d'autre chose. M. l'abbé de Polignac a fait' un poème qui contient six livres, et qui est intitule V Anti-Lucrèce. Je n'en ai entendu que le premier livre; mais je puis vous assurer que cela suffit pour voir que cet ouvrage est tout brillant d'esprit et de feu de poésie. C'est le sentiment de M. le procureur général 3, de MM. Despréaux, de Valincour, Boivin, de M. l'abbé de Cliàteauneuf et de M. et madame Dacier. Le poème est écrit en latin.
Je suis , avec toute sorte d'attachement et de respect, monseigneur, votre très-humble, etc.
P. S. Je veux , monseigneur, être aussi fidèle que long historien : M. le duc de Coislin s'est aussi absenté.
1 Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torci, adminbtra k département des affaires étrangères à la mort de son père, M. de Croissy.
2 M. di- Mimeure avait clé admis aux leçons que Huet donnait au lils de Louis XIV
D'Asuesseau.