AU MÊME
Paris, 6 décembre 1707.
Le croiriez-vous , monsieur ? Si j'ai tardé si longtemps à vous remercier de votre magnifique présent, cela ne vient ni de ma négligence, ni de mes tournoiements de tête dont je suis presque entièrement guéri. Tout le mal ne procède que de mon cocher, qui, avant reçu en mon absence la lettre que vous me faisiez l'honneur de m'eerire. l'a gardée très-poétiquement douze jours entiers dans la poche de son justaucorps , et ne me l'a donnée qu'hier au soir ; de sorte que j'ai reçu votre présent sans savoir presque d'où il me venait. J'en ai pourtant goûte un grand plaisir, et je crois pouvoir vous dire , sans me
LETTRES DE ROILEAU
tromper, qu'il ne s'est jamais mangé de meilleurs fromages à la table ni des Broussin ni des Bellenave ; et pour preuve de ce que je dis , c'est que je n'ai pu me défendre d'en donner trois à M. le Verrier, qui en est amoureux, et qui les met au-dessus des parmesans. Jugez donc si vos souhaits sont accomplis! Je ne le crois guère inférieur aux Coteaux pour la délicatesse du goût. Je ne lui ai point encore montré votre lettre, qui assurément le réjouira fort.
Je commence à être un peu en peine , connaissant votre exactitude, de ce que je n'ai point encore reçu de réponse à la lettre que je me suis donné l'honneur de vous écrire le mois passé. Auriez-vous aussi à Lyon quelque cocher ou quelque laquais poëte qui l'eût gardée dans sa poche?
Je vous y marquais , je crois , ou plutôt je ne vous y marquais point, la joie que j'ai que vous ne désapprouviez point les traductions latines qu'on fait de mes ouvrages. Il y en a plus de six nouvellement imprimées, qui ont toutes leur mérite. En voici la liste : la satire du Festin , le premier chant du I^utrin, l'épîtrede l'Amour de Dieu, l'épître à M. de Lamoignon, la satire de l'Homme, le cinquième chant, du Lutrin , et une infinité d'autres qui ne sont point imprimées, et qu'on m'a données écrites a la main. Ainsi, monsieur, me voilà poëte latin confirmé dans toute l'université.
Mais, à proposde latin, permettez-moi, monsieur, de vous dite que je ne saurais approuver ce que vous me mandez, ce me semble , dans une de vos lettres précédentes, « que vous ne sauriez souffrir qu'Ho- « race dans ses satires et dans ses épîtres soit si « négligé. » Jamais homme ne fut moins négligé qu'Horace; et vous avez pris pour négligence vraisemblablement de certains traits où, pour attraper la naïveté de la nature, il paraît de dessein formé se rabaisser, mais qui sont d'une élégance qui vaut mieux quelquefois que toute la pompe de Juvénal. Je vous en dirais davantage, mais je sens que ma tête commence à B'engager. Permettez donc que je m'arrête, et que je me contente de vous dire que je suis....