‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 477 sur 672 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Paris , 7 janvier 1709.

Vous êtes, monsieur, l'ami du monde le plus commode, et avec lequel on peut le plus impunément faillir. Dans le temps que je m'épuise à chercher vainement dans mon esprit des raisons pour excuser ma négligence à votre égard , c'est vous-même qui vous déclarez le négligent; et peu s'en faut que vous ne me demandiez pardon de tous mes crimes. Je vois bien ce que c'est : vous me regardez comme un malade qu'il ne faut point chagriner, et vous ne vous trompez pas , monsieur ; je suis malade , et vraiment malade. La viellesse m'accable de tous côtés. L'ouïe

1 Le Tassoni , dans la Seccia rapita , cant. ix , st. xvm.

2 Enéide, Vin , v. 560.

me manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, et je ne saurais plus monter ni descendre qu'appuyé sur les brasd'autrui. Enfin, je ne suis plus rien de ce que j'étais; et, pour comble de misère, il me reste un malheureux souvenir de ce que j'ai été. Aujourd'hui pourtant il faut que je fasse encore le jeune, et que je réponde à deux objections que vous me faites dans quelques-unes des lettres que vous m'avez écrites l'année précédente. Je les ai relues ce matin , et il ne sera pas dit que je n'y aie rien répliqué.

Lapremièreestsur la musique, dont j'ai eu tort, dites-vous, de ne pas employer les termes dans la description que Longinfait de la périphrase1. Mais est-il possible que vous me fassiez cette objection , après ce que vous avez lu dans mes remarques , où je dis en propres termes que ce que dit Longin peut signifier les parties faites sur le sujet, mais que je ne décide pas néanmoins , parce qu'il n'est pas sûr que les anciens connussent dans la musique ce que nous appelons les parties; que je penchais cependant vers l'affirmative, mais que je laissais aux habiles en musique à décider si le son principal veut dire le sujet. Ajoutez que, parla manière dont j'ai traduit, tout le monde m'entend ; au lieu que, si j'avais mis les termes de l'art , il n'y aurait que les musiciens proprement qui m'eussent bien entendu.

L'autre objection est sur ce vers de ma Poétique :

De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.

Vous croyez que

Du Styx, de l'Achéron , peindre les noirs torrents

serait mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment poète ne me fera jamais cette difficulté , parce que de Styx et d'Achéron est beaucoup plus soutenu que du Styx et de l'Achéron. Sur \ les bords fameux de Seine et de Loire sera bien plus noble dans un vers que sur les bords fameux de la Seine et de la Loire. Mais ces agréments sont des mystères qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art.

Je viens maintenant à votre dernière lettre. Vous m'y proposez une question qui a, dites-vous, agité beaucoup de gens habiles dans votre ville , et qui pourtant, à mon avis , ne souffre point de contestation ; car, qu'est-ce que l'ouïe au prix de la vue ! Vivre, et voir le jour, font deux synonymes. Les yeux au défaut des oreilles entendent; mais les oreilles ne voient point. J'ai vu un homme sourd de

1 Traité du sublime, chap. xxiv.

naissance à qui, par la vue, on faisait entendre jusqu'aux mystères de la Trinité. Mais, monsieur, il me semble que , pour un vieillard malade, je m'engage dans de grands raisonnements.

Le meilleur est , je crois , de me borner ici à vous remercier de vos présents. Je les partagerai ce matin avec M. le Verrier, chez qui je vais dîner; et je vous réponds que votre santé y sera célébrée. Mille remercîments à madame votre chère et illustre épouse, de la bonté qu'elle a de se souvenir de moi. J'ai , sur le peu que vous m'en avez dit, une idée d'elle qui passe de beaucoup les Pénélope et les Lu-

jcrèce. Il ne me reste plus qu'à vous demander par-

, don de la précipitation avec laquelle je vous écris, et qui est cause d'un nombre infini de ratures, que je ne sais si vous pourrez débrouiller. Mais quoi! je serais perdu s'il fallait récrire mes lettres, et il ar-

! riverait fort bien que je ne vous écrirais plus. Le inoindre travail me tue, et même, dans le moment

! que je vous parle , il me vient de prendre un tournoiement de tête qui ne me laisse que le temps de

i vous dire que je vous aimeet vous respecte plus que jamais , et que je suis parfaitement, etc.

Page 1