AU MÊME
Paris, 15 mai 1709.
Je voudrais bien , monsieur, n'avoir que de mauvaises excuses à vous faire du long temps que j'ai été sans répondre à vos obligeantes lettres , puisque , de l'humeur dont je vous vois, vous ne laisseriez ipas de les trouver bonnes; mais la vérité est que mes tournoiements de tête continuent toujours ; que Je ne puis plus monter ni descendre que soutenu par |un valet; que ma mémoire finit, que mon esprit ; m'abandonne; et qu'enfin j'ai quatre-vingts ans à soixante-onze. Cependant je vous supplie de croire i que j'ai toujours pour vous la même estime, et que je reçois toujours vos lettres avec grand plaisir.
Je ne saurais assez vous admirer, vous et vos confrères académiciens, de la liberté d'esprit que vous conservez au milieu des malheurs publics; et je suis ra\ i que vous vous appliquiez plutôt à parler desfunérailk's des anciens , qu'à faire les funérailles de la félicite publique, morte en France depuis plus de quatre ans. Cela s'appelle être philosophe, et marcher sur les pas d'Archimède , qu'on trouva faisant une démonstration géométrique dans le temps qu'on prenait d'assaut la ville de Syracuse, où il était enfermé. Nous nous sentons à Paris de la famine1, aussi bien que vous, et il n'y a point de jour de marché où la cherté du pain n'y excite quelque sé-
' Le rigoureux hiver de 1709 causa une famine générale.
dition;jnais on peut dire qu'il n'y a pas moins de philosophie que chez vous, puisqu'il n'y a point de semaine où l'on ne joue trois fois l'opéra, avec une fort grande abondance de monde, et que jamais il n'y eut tant de plaisirs, de promenades et de divertissements.
Mais laissons là la joie et la misère publique et venons aux questions que vous me faites dans votre dernière lettre.... Pour ce qui est du livre de Meteoris orationis , je vous dirai que je l'ai recrj et presque lu tout entier. Il est assez bien écrit. Ce que j'y ai trouvé à redire, c'est qu'il représente. Meteora orationis comme un terme reçu chez les rhéteurs, pour dire les excès du discours; et cependant ce n'est qu'une figure, à mon avis, hasardée par Longin, pour exprimer le style guindé. Aussi ne l'ai-je pas rendu par un mot exprès; mais je me suis contenté de dire du rhéteur que Longin accuse : « ne s'élève pas proprement; mais il se guindé si « haut, qu'on le perd de vue. » Adieu, mon illustre monsieur; pardonnez mes ratures, et la précipitation avec laquelle je vous écris : et prenez-vous-en à l'obligation où je me trouve de ne me point fatiguer l'esprit, et de ne pas irriter mes tournoiements de tête. Du reste, soyez bien persuadé que je suis avec plus de passion que jamais....
Je vous conjure instamment de faire de nouveau mes recommandations à tous vos illustres magistrats, et de leur bien marquer le respect que j'ai pour eux.
AU MEME
Paris, 2i mai 1709.
Vous m'avez fait un plaisir infini, monsieur, de me mander avec quelle ardeur M. Perrichon prend mes intérêts vis-à-vis messieurs du consulat. Je vois bien qu'il ne compte pas pour un médiocre avantage un peu de mérite qu'il croit voir en moi, et qu'il ne regarde pas comme indigne d'être aimé des honnêtes gens, l'ennemi déclaré des méchants auteurs. Je vous prie de le bien charger de remercîments de ma part, et de le bien assurer que si Dieu rallume encore en moi quelques étincelles de santé, je les emploierai à faire voir dans mes dernières poésies la reconnaissance que j'ai de toutes ses bontés, aussi bien que de celles de tous vos autres illustres magistrats, en qui je reconnais l'esprit de ces fameux ancêtres, devant qui pâlissait
Lugdunensem rhetor dicturus ad aram ».
Mais à quoi je destine principalement ma poésie expirante, e'ot a témoigner à toute la postérité les
1 Jovénai . sat i . \ - 41.
obligations particulières que je vous ai. J'espère que l'envie de m'acquitter en cela de mon devoir me tiendra lieu d'un nouvel Apollon; mais, en attendant, trouvez bon que je me repose, et que je ne vous en dise pas même davantage pour cette fois. Au surplus, croyez qu'on ne peut être plus sincèrement et plus fortement que je le suis , etc.