PAR AMAR
J. B. Rousseau naquit à Paris le 16 avril 1670. Son père , qui jouissait , dans son humble profession ' , d'une aisance honnête et d'une grande réputation de probité, eut l'ambition , très-louable dans son principe , de faire de ses deux fils quelque chose de mieux que d'obscurs artisans; et l'événement ne trompa point son attente. L'un d'eux fut un de nos grands poètes ; et l'autre, un bon religieux , qui joignait de l'instruction et des lumières aux vertus de son étal1. Mais Jean-Baptiste surtout ne tarda pas à justifier la prédilection paternelle par l'éclat de ses débuts , qui annonçaient aux Muses françaises un nouveau soutien , et au siècle de Louis XIV un digne héritier de sa gloire littéraire.
Ce grand siècle finissait : Molière , la Fontaine , Racine , n'étaient plus, et Boileau, chargé d'ans et d'infirmités, ne pouvait guère plus qu'animer encore de la voix et des yeux les jeunes athlètes qui se présentaient dans la carrière. Mais déjà ses hautes leçons commençaient à perdre de leur autorité sur les esprits : de nouvelles mœurs s'introduisaient, et, à leur suite, des idées noim lies en littérature, comme dans tout le reste.
Cependant un homme se présentait pour défendre les vieilles traditions , combattre les doctrines nouvelles, el poser, en quelque sorte, la borne qui devait marquer, pour l'avenir, le passage du dix-septième au dix-huitième Merle. Cet homme fut .1. B. Boissi.vr, qui mérita ainsi
Phonueur classique délie immédiatement cité a la suite des écrivains qui oui porté le plus haut la gloire des lettres françaises. Nourri d'excellentes études, cl formé à l'école de nos grands maîtres, Bes premiers essais furenl et (levaient être la satire du goûl de son siècle, et desécrivains
de BOD temps; et CC SOIlt CU\ qu'il ,-eiail peut-être ]USte d'accuser, en partie, de cet irrésistible penchant à la sa-
' Il était cordonnier.
* Il fui connu a Paris , sous le nom iln 11 m. LÉON, par -on
talent pour la prédication.
tire, qui causa les premiers malheurs de Rousseau, el dV vinl , jusqu'à la fin de sa vie littéraire, le cachet di>tiu<lif de son talent. Si l'on ajoute à cette malheureuse tendance vers un genre si déplorable de célébrité , l'irascibilité de l'amour-propre et l'indomptable fierté du caractère, on s'expliquera facilement et les imprudences réelles de Jean- Baptiste, et les calomnies dont elles fournirent le prétexte, mais jamais l'excuse, à ses nombreux ennemie
On l'accusa d'abord de rougir lâchement d'une naissance qui n'avait de honteux que le préjugé qui la flétrissait. On alla jusqu'à imaginer une scène théâtrale, que l'on plaçait au foyer même de la Comédie, après l'une des représentations du Flatteur, et daus laquelle on représentait le respectable père de Rousseau publiquement méconnu, et repoussé des bras de son fils ave, tous 1 signes du mépris. Voilà de la calomnie, sans doule , mais les plus zélés partisans de Rousseau, ceux qui l'ont défendu avec le plus de constance et de chaleur, ne peuvent ^'empêcher de convenir qu'il avait, à cet égard, un faible, dont il n'a jamais pu se défendre complètement, et qu'il porta même, si l'on en croit ses ennemis, jusqu'à vouloir changer de nomr. Compreuait-il donc si peu la véritable gloire; et était-il si difficile de concilier à la fois ce qu'il devait à la nature , et aux convenances de la hiérarchie sociale, qui a posé des limites que l'on ne franchit jamais impunément? Le grand tort de Rousseau est de n'avoir poinl calculé la position douteuse où le plaçaient son éducation et ses talents, qui l'attiraient sans cesse vers les hautes classes de la société; et sa naissance, qui le faisait a chaque instant, et malgré lui, retomber vers lis plus
ha— es. Le plus mu', en pareil cas, e8< île laisser faire au
génie, et de rester tranquille ou le destin nou* a mis d'abord : c'est le parti que prend et que conseille la sagesse, .le sais qu'il est une sorte d'orgueil a se vanta de L'humilité de .-on oi igine , comme une vanité sotte a s'enorgueiliir du hasard d'une naissance illustre : mai- tomme l'homme supéi i' ur, tel qui' Rousseau, ne doit être ni assea
sot pour se trouver liiinii lie d'un hasard, ni assea vain poiu
se targue) d'un autre, il doit renoncer à cette existence équivoque; restei ce qu'il est, et se bien persuader qu'O perd
1 Rousseau prit . en effet , un moment le nom de Richer : mai- ce fui lors île -on voyage a Paris, ni 1738 ; voyage ou
tout lui commandait le plus strict incognito. C'est ainsi que la
calomnie dénature li s faits , quand elle ne les invente pas.
eu dignité réelle tout ce qu'il cherche à gagner en considération d'emprunt. Jamais homme ne l'a mieux su et ne l'a plus exemplairement pratiqué qu'Horace. Parvenu par son génie et ses qualités personnelles au plus haut point de faveur où puisse s'élever jamais un homme de lettres auprès des grands, avec quelle noble franchise U s'exprime1 sur sa naissance, sur ses premières années! Quel éloge touchant de son excellent père, et des soins qu'il s'était donnés pour procurer à son fils une éducation qui lui valait alors l'amitié de Mécène , les bienfaits et la protection d'Auguste 2 ! Quelle leçon pour Rousseau ! La Motte, qui avait de toutes les sortes d'esprit, et possédait éminemment celui de se conduire dans le monde ; la Motte , issu comme Rousseau d'un rang obscur 3, savait le faire oublier aux autres , en ne l'oubliant jamais lui-même. Il s'en ressouvenait surtout, en adressant à Rousseau ces belles stances sur le Mérite personnel :
On ne se choisit point son père :
Par un reproche populaire Le sage n'est point abattu :
Oui , quoi que le vulgaire pense , Rousseau , la plus vile naissance Donne du lustre à la yertu.
Que j'aime à voir le sage Horace , Satisfait , content de sa race , Quoique du sang des affranchis !
Mais je ne vois qu'avec colère Ce fils tremblant au nom d'un père , Qui n'a de tache que ce fils.
La fausse position où Rousseau s'était placé dans le monde devait avoir, et eut sur son caractère et sur ses ouvrages l'influence inévitable des circonstances. Pour peu que l'on se rappelle quel était alors en France l'état moral de la société, on concevra sans peine qu'un jeune poète, ami des plaisirs , et avide de renommée , devait naturellement s'efforcer de plaire à ceux qui promettaient la fortune et donnaient le plaisir : amuser les uns de ses épigrammes licencieuses , et édifier les autres de ses odes sacrées. C'étaient souvent, d'ailleurs, les mêmes personnages : il n'y avait de changé que le masque du rôle et le lieu de la scène. Lors donc qu'on lui a reproché d'avoir été alternativement
Pétrone à la ville, EtDuuA/alacour,
on a fait la satire du temps , beaucoup plus que la critique du poète. Il n'en est pas moins inexcusable , aux yeux de la saine morale , de s'être ainsi joué de son propre talent. Au reste , il en fut assez puni par les sarcasmes des uns quand il s'éloigna d'eux , et par le mépris des autres .lorsqu'il sembla revenir de bonne foi aux principes religieux. U était trop tard ; et l'on ne voulut pas croire à la conversion du poète accusé de la Moïsade.*
1 Liv. I, sat. vi.
a Meis contentas, honestos
Fascibus , et sellis nolin: mini suraere.
3 U était iils d'uu chapelier.
4 Tilon du Tillet rétribue à un nommé Lourdet. Pu;