NOTICE SUR J. B. ROUSSEAU
couplets du prologue- de ce même opéra à'Nésione; celuici, enlre autres, était dans toutes les bouches :
Que l'amant qui de\ ient heureux En devienne encore plus fidèle ; Que toujours dans les mêmes nœuds Il trouve une douceur nouvelle ; Que les soupirs et les langueurs Puissent seuls fléchir les rigueurs De la beauté la plus sévère; Que l'amant comblé de faveurs, Sache les goûter et les taire.
Il parut , sans doute , plaisanta Rousseau de tourner leurs propres armes contre les auteurs mômes de l'Opéra ; et il parodia de la manière suivante le couple! que l'on vient de lire :
Que jamais de son chant glacé Colosse ne nous refroidisse ■ ; Que Campra soit bientôt chassé, Qu'il retourne à son bénéfice 2.
On ne voit encore là que le dépit chagrin d'un poète humilié de ses revers, jaloux d'une gloire rivale, et qui s'en prend à la fois au musicien complice de sa chute, et à l'artiste plus heureux qu'un grand succès venait de signaler. Mais l'indignation commence , la plume tombe des mains , lorsqu'on lit ensuite :
Que le bourreau , par son valet , Fasse un jour serrer le sifflet De Bérin et de sa séquelle ; QuePécourt3, qui fait 'e ballet, Ait le fouet au pied de l'échelle.
Cet infâme couplet , germe empoisonné de tous ceux qui le suivirent, circula bientôt répandu dans le café; et l'imprudence de Rousseau, qui le récita lui-même à l'honnête Duché, ne laissa aucun doute sur l'auteur déjà présumé. Boindin se chargea de la réponse; la voici :
Tu le prends sur un Ion nouveau; Ta façon d'écrire est fort belle !
Tu nous viens parler de bourreau.
De valet , de fouet et d'échelle :
La Grève est ton sacré vallon ; Maitre Andréa te sert d'Apollon , Pour rimer avec tant de grâce ; Mais je crains qu'un JOUT Moul faucon Ne te tienne lieu de Parnasse.
On juge bien qu'une guerre commencée avec de pareilles armes, et sous de tels auspices, devait être une guerre d'extinction pour l'un des deux partis, l'eu de jours s'écoulèrent, et le café se \it inondé <!<• nouveaux couplets, dans lesquels Saurin, la Motte, Boindin, cl quelques autres , étaient personnellement outrages. t'n cri général s'éleva, et ce cri accusait Rousseau, qui ne s'en défendit que par sa disparition Bubite du cale, et par quelques désaveux pari iels, lorsque le hasard le niellait involontairement en présence de l'un ou l'autre des intéressés. 11 n'est pas démontré, d'ailleurs, que (es premiers couple! - fussent tous de lui ; mais il eut été difficile de ne pas le reconnaître, à la tournure me et piquante, à la verve
1 II avait fait la musique de Jason.
'' Campra était maitre de chapelle de l'église J 11 dansait dans les ballets dyHésione. « L'exécuteur des. jugements criminels.
de Paris
énergiquement satirique du plus grand nombre. Les choses
cependant en restèrent là pour cette fois; el je crois bien que c'est là aussi que se bornent les torts de Rousseau , dans cette scandaleuse et trop mémorable affaire. Hais la vengeance sommeillait, et n'attendait, pour agir avec éclat, qu'une nom elle imprudence de Rousseau. Dix années s'étaient écoulées , lorsque le concours des circonstances sembla amener enfin, au commencement de 1710, l'occasion si impatiemment désirée.
La Motte briguait à l'Académie française la place restée vacante par la mort de Thomas Corneille : Rousseau , de son côté, se flattait de l'obtenir, et présentai! en effet des titres littéraires bien plus solidement établis que ceux de son concurrent. Mais la douceur et l'amabilité de la Motte lui a\ aient fait de nombreux partisans ; et , toutes choses d'ailleurs égales , il est de l'intérêt des compagnies littéraires de n'admettre dans leur composition aucun élément de trouble et de discorde. 11 ne fallut rien moins que le désir hautement manifesté de Louis XIV, pour faire recevoir Boileau , dont les satires sont des jeux d'enfants , comparées aux épigrammes et surtout aux couplets de Rousseau. Il s'agissait donc de l'exclure , à la fois , et de l'Académie , et de la pension que la mort prochaine de ce même Boileau devait bientôt laisser à la disposition de la cour. Il y avait donc là double profit à faire pour les ennemis de notre poète : leur bien premièrement , et puis le mal d'au/nu Je dis leur bien, car il était a peu près arrangé que la Moite et Saurin partageraient enlre eux la pension de Despréaux : ainsi Rousseau se trouverait en même temps frustré , et des honneurs académiques , et de l'honorable salaire de ses travaux.
Le plus sûr moyen de faire réussir un plan aussi bien concerté, et probablement arrêté depuis longtemps, n'était pas seulement de réveiller le souvenir et l'impression des premiers couplets, mais d'en fabriquer de nouveaux, et de les charger de tant d'infamies, de tant d'imputations horribles, que la Grève et le fatal poteau pussent seuls faire justice de leur abominable auteur : c'est ce qui arriva. Mais par qui fut conçu cet infernal projet? par qui fut ourdie cette trame ténébreuse? C'est ici que s'épaissH de plus en plus l'obscurité qui enveloppe encore ce grand mystère d'iniquité, simple historien, rapportons les faits. Les 2 et 3 février, c'est-à-dire peu de jours avant l'élection définitive de la Motte ' , les nouveaux couplets furent colportés par 'les inconnus, tant au café Laurent que chez les pai ticnlieis les plus indignement outrages par le nouvel Arélin. C'étaient, en général, les mêmes personnes qui figuraient déjà dans les précédents, mais signalées ici pai des traits pins cyniques encore que le-, premiers. On eut soin , pour suscitera Rousseau des ennemis plus puissants et plus dangereux que ue le Boni communément les gens de lettres , d'attaquei dans leui honneur, el dans leurs relations domestiques, des hommes d'un nom et d'un rang distingues. Personnellement maltraité par les gens de l'un d'entre eux . au sortii de I Opéra , Rousseau porta plainte, et fut attaqué lui-même en calomnie. Q en résulta
une première procédure, à la suite de laquelle l'accusé
' 11 fui reçu el prononça son discours de réception le 10 le
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ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
obtint de la grand'cliambre un arrêt de décharge , rendu sur les conclusions de M. de Lamoignon. Ce n'était point assez : publiquement diffamé , Rousseau voulait une réparation solennelle et juridique. Il fit tant, qu'il parvint à découvrir le colporteur des couplets , et à tirer de lui l'aveu de la personne qui lui avait remis le fatal paquet : c'était Saurin. Fort de cette découverte , et se croyant suffisamment éclairé par ce premier trait de lumière , il se porta l'accusateur de Saurin, qui eût infailliblement succombé dans l'attaque, si Rousseau, emporté trop loin par le ressentiment, et mal dirigé par son avocat , n'eût persisté à poursuivre comme auteur des couplets celui qu'il venait à peu près de convaincre seulement de les avoir distribues. C'est ainsi que son imprudence rendit à son adversaire son audace et ses forces ; et qu'accablé par le défaut de preuves , il succomba à son tour sous le poids de l'accusation trop légèrement intentée contre un autre. Un arrêt du parlement , rendu par contumace le 7 avril 1712, déclara J. 15. Rousseau « atteint et convaincu d'avoir composé et distribué des vers impurs, satiriques et diffamatoires , et fait de mauvaises pratiques pour faire réussir l'accusation calomnieuse intentée contre Joseph Saurin , etc. ; pour réparation de quoi, ledit Rousseau est banni à perpétuité du royaume, etc.w Ce jugement fut attaché , le 7 mai suivant , à un poteau en place de Grève, par l'exécuteur des sentences criminelles.
Telle fut l'issue de cette déplorable et ténébreuse affaire , sur laquelle le temps n'a pas encore répandu et ne répandra probablement jamais une lumière satisfaisante *. Non, jamais on n'expliquera ce problème historique, jamais on ne connaîtra le véritable auteur de ces infamies ; mais il est consolant , au moins , de pouvoir en absoudre la mémoire d'un poète célèbre, et d'un savant qui a fait honneur à la France , pour en rejeter le mépris et l'horreur « sur quelque méchant obscur, dit M. Auger2, « quelque ami du scandale et du trouble , qui se sera fait « un affreux plaisir de lancer furtivement ce brandon de « discorde au milieu d'hommes déjà désunis , et aigris les « uns contre les autres; et qui, caché dans l'ombre, les « aura vus avec une joie infernale s'accuser tour à tour du « crime commis par son bras. »
Rousseau , qui avait prévenu son arrêt dès 1711, en s'exilant volontairement de son pays , se retira d'abord en Suisse , où il reçut de l'ambassadeur français , le comte du Luc, l'accueil le plus distingué; et l'honorable intimité qui s'établit dès lors entre l'illustre Jbanni et son noble
1 Un mémoire manuscrit cité dans l'Éloge historique de la Motte (mis en tête de l'Esprit de la Motte, I vol. in-12. — Paris, 1767), rapporte l'anecdote suivante :
En 1746 ou 1747, mourut, dans le voisinage deBoindin,un homme dont le nom , dit l'auteur, m'est absolument échappé. Il avait été très-répandu dans le grand monde, et faisait agréablement des chansons et des vers de société. Feu M. le curé de Saint-Sulpice (Languetj l'assista lui-même à la mort; et ce fut par le conseil de ce curé que, lorsqu'il fut administré, cet homme, en présence de personnes d'honneur, s'avoua l'auteur des couplets ea question, et témoigna son repentir de tes a voir composés,
2 Essai biographique et critique, placé à la tête de la jolie édition in-32des Œuvres poétiques de J. B. Rousseau, publiée par M. Lefévre.
protecteur n'eut de terme que la mort du comte, en 1740. Le premier soin de Rousseau , en arrivant à Soleure , fut d'opposer une édition de ses ouvrages avoués aux recueils scandaleux que la malignité publiait sous son nom , et dans lesquels les convenances du goût n'étaient pas plus ménagées que le respect pour la religion et les mœurs. Cette édition de Soleure, qui ne se recommande d'ailleurs ni par la beauté du papier, ni par l'élégance typographique, a cela du moins de précieux, qu'on la peut considérer comme la limite posée par Rousseau lui-même entre sa vie passée et la carrière nouvelle que lui traçait la leçon du malheur; entre les égarements de sa jeunesse et le retour sincère aux principes de l'ordre moral. Le comte du Luc ayant passé quelques années après (en 1715) de l'ambassade de Suisse à celle d'Autriche, Rousseau le suivit à Vienne. Il y trouva, dans le prince Eugène, le plus zélé, comme le plus illustre des protecteurs; et ce prince , justement mécontent de la France à laquelle il avait été si fatal, mit peut-être quelque orgueil à honorer celui qu'elle flétrissait , à recueillir avec distinction le proscrit qu'elle rejetait de son sein.
La fatalité qui poursuivait Rousseau lui fit rencontrer à Vienne , dans le comte de Bonneval , un de ces génies inquiets et turbulents qui attirent et entraînent bientôt de gré ou de force tout ce qui les approche , dans le tourbillon qui les emporte eux-mêmes. Une malheureuse querelle s'étant élevée entre le comte aventurier et un favori du prince, Rousseau prit, avec une chaleur au moins indiscrète , le parti de son ami contre son auguste bienfaiteur , et fut accusé , non sans quelque vraisemblance , de couplets injurieux contre une femme, alors aimée du prince Eugène. La disgrâce de Bonneval devait entraîner celle de Rousseau : mais toujours grand, toujours généreux, le prince se borna à éloigner de lui le poète imprudent ; et il l'envoya à Bruxelles , avec l'espoir d'un emploi considérable ; espoir qui néanmoins ne s'est jamais réalisé.
Cependant Rousseau avait conservé en France des amis chauds et puissants , à la tête desquels on distinguait le baron de Breteuil. Us agirent si efficacement en sa faveur, que des lettres de rappel lui furent expédiées en février
Mais ce n'était point une grâce , c'était une justice solennellement rendue, que demandait Rousseau : « J'aime « bien la France (écrivait-il au baron de Breteuil) ; mais « j'aime encore mieux mon honneur et la vérité. Quelque « destinée que l'avenir me prépare , je dirai comme Phi- « lippe de Confines : Dieu m'afflige , il a ses raisons ; mais je « préférerai toujours la condition d'être malheureux avec « courage, à celle d'être heureux avec infamie. — Je vous « conjure instamment... de supprimer les lettres que « vous avez obtenues, dont je rends mille respectueuses « grâces à ceux qui me les ont accordées , mais don ( je ne « suis pas homme à me servir. » Tel est le langage ferme et noble à la fois de Rousseau avec des protecteurs puissants. Voici celui qu'il tenait, dans les mêmes circonstances , au plus dévoué , au plus généreux des amis.— « 11 ne « s'agit poinl pour moi de retourner eu France, mais de conn fondre l'imposture qui nia noirci, et de me mettre en « état de paraître devant les hommes, comme je paraîtrai