ALCANDBE PLAINT LA CAPTIVITÉ DB SA MAÎTIIESSE
« Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses! Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses
A la merci du sort! Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire! Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire
Sans désirer la mort!
« Je sers, je le confesse, une jeune merveille, En rares qualités à nulle autre pareille,
Seule semblable à soi; Et, sans faire le vain , mon aventure est telle Que de la même ardeur que je brûle pour elle
Elle brille pour moi.
M. us, parmi tout cet heur, ô dure destinée, Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée2, Sens-je3 me dévorer!
1 Pendant le pettl nombre de jours que le prince de Condé fut i Morel . il \ Uni madame i,i princesse dans one esp sce de captivité, st. Marc.)
2 Phinée, roi de Bithynieet de Paphlagonle, après avoir perdu la vue pour avoir révélé aux hommes lr^ secrets <lrdieux . lui tourmenté par les Harpies.
rou.« les Parisiens disent tenté-je, ;/?■»/• perdé-je , etc. Pour rompé-je et menté-je, Je suis revenu à i' uravis, parce que romps-je et mena-ji seprononcent comme ""/•/-' <'t mange, et que les règles de la grammaire doivent en ces occasions, h la douceur de la prononciation. M "-I r,v^ ■mire- mots, n »/v-/< . /<< rda-je, qui ne sont pas
Et ce que je supporte avecque patience, Ai-je quelque ennemi , s'il n'est sans conscience , Qui le vît sans pleurer?
« La mer a moins de vents qui ses vagues irritent Que je n'ai de pensers qui tous me sollicitent
D'un funeste dessein ; Je ne trouve la paix qu'a me faire la guerre ; Et si l'enfer est fable au centre de la terre ,
Il est vrai dans mon sein.
« Depuis que le soleil est dessus l'hémisphère , Qu'il monte ou qu'il descende , il ne me voit rien faire
Que plaindre et soupirer.
Des autres actions j'ai perdu la coutume; Et ce qui s'offre à moi , s'il n'a de l'amertume ,
Je ne puis l'endurer.
« Comme la nuit arrive , et que , par le silence Qui fait des bruits du jour cesser la violence,
L'esprit est relâché , Je vois de tous côtés sur la terre et sur l'onde Les pavots qu'elle sème assoupir tout le monde ,
Et n'en suis point touché.
« S'il m'avient quelquefois de clore les paupières , Aussitôt ma douleur en nouvelles matières
Fait de nouveaux efforts; Et , de quelque souci qu'en veillant je me ronge , Il ne me trouble point comme le meilleur a
Que je fais quand je dors.
« Tantôt cette beauté , dont ma flamme est le crime , M'apparaît à l'autel , où, comme une victime,
On la veut égorger.
Tantôt je me la vois d'un pirate ravie ; Et tantôt la fortune abandonne sa vie
A quelque autre danger.
« En ces extrémités la pauvrette1 s'écrie : Ucandre, nu m Méandre, ôte-moi, je te prie.
Du malheur où je suis!
La fureur me saisit . je mets la main aux armes :
:i destin m'arrête : et lui donner des larmes,
C'est tout ce que je puis.
« Voilà comme je \is. voila ce que j'endure Pour une affection que je veux qui me dure
Au delà du trépas.
Tout ce qui me la blâme offense mon oreille;
difficiles ,i pronooo r, et qui m> font point iféqulvoque, qn< ;que je ne m'en serve plus, Je ne puis encore 1 Lama ceaxq il les emploient Mi n.
1 ( e iii'l m >. mil pas admis aujourd'hui dans lapoc.«ie no« Ml s
ŒUVRES DE MALHERBE
Et qui veut m'affliger, il faut qu'il me conseille Denem'affligerpas1.
« On me dit qu'à la fin toute chose se change,
Et qu'avecque le temps les beaux yeux de mon ange
Reviendront m'éclairer.
Mais voyant tous les jours ses chaînes serétraindre», Désolé que je suis , que ne dois-je point craindre ?
Ou que puis-je espérer?
« Non, non, je veux mourir; la raison m'y convie : Aussi bien le sujet qui m'en donne l'envie
Ne peut être plus beau; Et le sort, qui détruit tout ce que je consulte, Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte
N'aura paix qu'au tombeau. »
Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de Seine Faisait , loin de témoins , le récit de sa peine ,
Et se fondait en pleurs.
Le fleuve en fut ému , ses nymphes se cachèrent , Et l'herbe du rivage où ses larmes touchèrent
Perdit toutes ses fleurs.