A M. L'ABBÉ COURTIN
Abbé chéri des neuf Sœurs , Qui , dans ta philosophie , Sais faire entrer les douceurs Du commerce de la vie :
Tandis qu'en nombres impairs Je te trace ici les vers Que m'a dictés mon caprice , Que fais-tu dans ces déserts Qu'enferme ton bénéfice ?
Vas-tu, dès l'aube du jour, Secondé d'un plomb rapide , Ensanglanter le retour De quelque lièvre timide?
Ou, chez tes moines tondus, A t'ennuyer assidus , Cherches-tu quelques vieux titres Qui , dans ton Trésor perdus 3, Se retrouvent sur leurs vitres?
' Allusion ou début de la iy* églogue de Virgile :
Sicelldes Musse, paulo majora canamus!
2 C'était un de ces bons Épicuriens dont le ^rand prieur avait composé la cour singulière qu'il rassemblait au Temple.
3 Le Trésor élaU l'endroit où les corps religieux et les chopitn s des cathédrales conservaient le précieux dépôt des titres
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Mais non , je te connais mieux :
Tu sais trop bien que le sage
De son loisir studieux
Doit faire un plus noble usage;
Et , justement enchanté
De la belle antiquité,
Chercher dans son sein fertile
La solide volupté ,
Le vrai, l'honnête, et l'utile.
Toutefois de ton esprit Bannis l'erreur générale Qui jadis en maint écrit Plaça la saine morale :
On abuse de son nom.
Le chantre d'Agamemnon Sut nous tracer dans son livre, Mieux que Chrysippe et Zenon1, Quel chemin nous devons suivre.
Homère adoucit mes mœurs Par ses riantes images ; Sénèque aigrit mes humeurs Par ses préceptes sauvages.
En vain , d'un ton de rhéteur, Épictète à son lecteur Prêche le bonheur suprême :
J'y trouve un consolateur Plus affligé que moi-même 3.
Dans son flegme simulé Je découvre sa colère ; J'y vois un homme accablé Sous le poids de sa misère :
Et , dans tous ces beaux discours Fabriqués durant le cours De sa fortune maudite, Vous reconnaissez toujours L'esclave d'Épaphrodite3..
de leur fondation, les Chartres, les reliquaires et autres objets dont la piété de nos rois a enrichi ces établissements.
1 Mieux que Chrysippe, etc. Horace l'avait déjà dit dans sa belle épitre a Lollius :
Quid turpe , quid utile , quid non , Plenius ac melius Chrysippo et Crantore dicit.
2 Non, Épictète n'est pas affligé, et l'on sait que sa conduite fut aussi ferme que sa doctrine. Mais il défend à l'homme de s'affliger jamais, et c'est a peu près comme s'il lui défendait d'être malade. ( La Haiue. ;
3 Épaphrodite était affranchi de Néron , et l'un de ses gardes particuliers , homme grossier, stupide et de mauvaises mœurs. Il s'amusait un jour à tordre la jambe d'Épictéte , son esclave : « Vous mêla casserez, » dit, celui-ci; et l'événement justiiia la prédiction. « Je vous l'avais bien dit. » ajouta tranquillement le philosophe. Épictète mourut l'an de Rome 902 , 150 de l'ère vulgaire.
Mais je vois déjà d'ici Frémir tout le Zénonisme, D'entendre traiter ainsi Un des saints du paganisme.
Pardon ; mais, en vérité, Mon Apollon révolté Lui devait ce témoignage Pour l'ennui que m'a coûté Son insupportable ouvrage.
De tout semblable pédant Le commerce communique Je ne sais quoi de mordant , De farouche et de cynique.
O le plaisant avertin r D'un fou du pays latin Qui se travaille et se gêne Pour devenir à la fin Sage comme Diogène!
Je ne prends point pour vertu Les noirs accès de tristesse D'un loup-garou revêtu Des habits de la sagesse :
Plus légère que le vent , Elle fuit d'un faux savant La sombre mélancolie , Et se sauve bien souvent Dans les bras de la folie.
La vertu du vieux Caton 2 , Chez les Romains tant prônée , Était souvent , nous dit-on , De Falerne enluminée.
Toujours ces sages hagards , Maigres , hideux et blafards , Sont souillés de quelque opprobre3; Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.
1 Avertin, vieux mot que le dictionnaire de l'Académie déiinit maladie d'esprit qui rend opiniâtre, emporté, furieux. C'est, suivant Lavaux, un terme de médecine vétérinaire, et il désigne une maladie qui attaque les bétes à cornes. « Quand elles en sont atteintes, elles tournent, sautent, cessent de manger, bronchent , et ont la tète et les pieds dans une grande chaleur. » En français trivial, verti'jo, du verbe latin vertere.
2 La vertu du vieux Caton, etc. Horace, liv. III, ode xxi :
Narratur et prtsci Catonis Sa*pe mero caluisse virtus.
Mais la vertu enluminée de Falerne n'appartient qu'au poète français; et c'est un trait charmant qui méritait d'élre remarqué.
3 « C'est abuser d'un mot de César, qui était fort juste. Il ne craignait , disait-il , que les gens d'un aspect sombre et d'un visage austère : il avait raison. Cet extérieur est la marque d'un caractère capable de résolutions fortes et inébranlables , tel qu'était celui de Brutus. » (LA Harpe. )
ODKS, LIVRE II.
Dieu bénisse nos dévots, Leur âme est vraiment loyale!
Mais jadis les grands pivots De la ligue anti-royale, Les Lincestres, les Aubris ' , Qui contre les deux Henris Prêchaient tant la populace , S'occupaient peu des écrits D'Anacréon et d'Horace.
Crois-moi, fais de leurs chansons Ta plus importante étude , A leurs aimables leçons Consacre ta solitude ; Et par Sonning rappelé * Sur ce rivage émaillé Où Neuilly borde la Seine , Reviens au vin d'Auvilé Mêler les eaux d'Hippocrène.