A M. DUSSES
Esprit né pour servir d'exemple Aux cœurs de la vertu frappés , Qui sans guide as pu de son temple Franchir les chemins escarpés , Cher d'Ussé, quelle inquiétude Te fait une triste habitude Des ennuis et de ta douleur?
Et , ministre de ton supplice , Pourquoi par un sombre caprice Veux-tu seconder ton bonheur?
Chasse cet ennui volontaire
Qui tient ton esprit dans les fers,
Et que dans une âme vulgaire
Jette l'épreuve des revers ;
Fais tête au malheur qui t'opprime :
Qu'une espérance légitime
Te munisse contre le sort.
L'air siffle, une horrible tempête
Aujourd'hui gronde sur ta tête ;
Demain tu seras dans le port.
Toujours la mer n'est pas en butte Aux ravages des aquilons ; Toujours les torrents par leur chute Ne désolent pas nos vallons.
Les disgrâces désespérées , Et de nul espoir tempérées ,
1 D'un joug presque certain, etc. Laconspiration de Catilina, découverte et déjouée en même temps par la vigilance et la fermeté de Cicéron.
3 Allusion aux ouvrages philosophiques de Cicéron, et en particulier à ses admirables Tusculanes, l'un des derniers et des plus beaux fruits du loisir forcé auquel le malheur des temps condamnait ce grand citoyen.
3 M. d'Ussé, à qui Rousseau adresse cette ode, était, à ce qu'il parait par la correspondance du poète, un homme aimable, spirituel, d'un talent souple et flexible, qui s'exerçait a la fois et avec succès dans plus d'un genre de poésie. Mais ce qui vaut bien mieux encore, il était homme d'honneur, et se montra ami courageux. Il venait probablement d'éprouver quelque revers , auquel il n'opposait pas la constance que lui conseille ici le poëte.
Un jour, le souci qui te ronge, En un doux repos transformé, Ne sera plus pour toi qu'un songe Que le réveil aura calmé :
Espère donc avec courage.
Si le pilote craint l'orage Quand Neptune enchaîne les flots , L'espoir du calme le rassure , Quand les vents et la nue obscure Glacent le cœur des matelots.
Je sais qu'il est permis au sage,
Par les disgrâces combattu,
De souhaiter pour apanage
La fortune après la vertu.
Mais , dans un bonheur sans mélange ,
Souvent cette vertu se change
En une honteuse langueur :
Autour de l'aveugle richesse
Marchent l'orgueil et la rudesse ,
Que suit la dureté du cœur.
Non que ta sagesse , endormie Au temps de tes prospérités , Eût besoin d'être raffermie Par de dures fatalités ; Ni que ta vertu peu fidèle Eût jamais choisi pour modèle Ce fou superbe et ténébreux , Qui , gonflé d'une fierté basse, M'a jamais eu d'autre disgrâce Que de n'être point malheureux.
Mais si les maux et la tristesse Nous sont des secours superflus Quand des bornes de la sagesse Les biens ne nous ont point exclus ; Ils nous font trouver plus charmante Notre félicité présente, Comparée au malheur passé ; Et leur influence tragique Réveille un bonheur léthargique Que rien n'a jamais traversé.
Ainsi que le cours des années Se forme des jours et des nuits > Le cercle de nos destinées Est marqué de joie et d'ennuis.
Le ciel , par un ordre équitable ,
ODES, LIVRE II
Rend l'un à l'autre profitable; Et , dans ses inégalités , Souvent sa sagesse suprême Sait tirer notre bonheur même Du sein de nos calamités.
Pourquoi d'une plainte importune Fatiguer vainement les airs?
Aux jeux cruels de la fortune Tout est soumis dans l'univers.
Jupiter fit l'homme semblable A ces deux jumeaux que la Fable Plaça jadis au rang des dieux :
Couple de déités bizarre, Tantôt habitants du Ténare , Et tantôt citoyens des cieux.
Ainsi de douceurs en supplices Elle nous promène à son gré.
Le seul remède à ses caprices, C'est de s'y tenir préparé ; De la voir du même visage, Qu'une courtisane volage Indigne de nos moindres soins; Qui nous trahit par imprudence, Et qui revient , par inconstance, Lorsque nous y pensons le moins.