A LA FORTUNE
Fortune, dont la main couronne3 Les forfaits les plus inouïs,
■ C'est la traduction du proverbe cité par Horace, ép. xvui, liv. I, v. 37 :
Non culvis liomlni conllngit adiré Corinthum.
[tétait fondé sur l'extrême difficulté que présentaient les abords du port de C.orintlie.
3 Celle ode fut d'abord intitulée : Sur les conquérants.
1 ( le début a quelque chose de noble et d'imposant, qui an
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Du faux éclat qui t'environne Serons-nous toujours éblouis?
Jusques à quand, trompeuse idole D'un culte honteux et frivole Honorerons-nous tes autels?
Verra-t-on toujours tes caprices Consacrés par les sacrifices Et par l'hommage des mortels?
Le peuple, dans ton moindre ouvrage
Adorant la prospérité ,
Te nomme grandeur dé courage ,
Valeur, prudence , fermeté :
Du titre de vertu suprême
11 dépouille la vertu même ,
Pour le vice que tu chéris ;
Et toujours ses fausses maximes
Érigent en héros sublimes
Tes plus coupables favoris.
Mais , de quelque superbe titre ■ Dont ces héros soient revêtus, Prenons la raison pour arbitre, Et cherchons en eux leurs vertus.
Je n'y trouve qu'extravagance , Faiblesse, injustice, arrogance, Trahisons, fureurs, cruautés :
Étrange vertu , qui se forme Souvent de l'assemblage énorme Des vices les plus détestés!
Apprends que la seule sagesse Peut faire les héros parfaits ; Qu'elle voit toute la bassesse De ceux que ta faveur a faits ; Qu'elle n'adopte point la gloire Qui naît d'une injuste victoire Que le sort remporte pour eux ; Et que, devant ses yeux stoïques , Leurs vertus les plus héroïques Ne sont que des crimes heureux.
nonce il est vrai , plus de raison que d'enthousiasme , et une marche plus méthodiquement sentencieuse que lyrique. Mais c'était le but et le plan de l'auteur. Horace , en traitant ce même sujet, liv. I , ode xxxv ; et Pindare en l'esquissant à grands traits, au commencement de sa douzième olympique, n'avaient laissé à leurs successeurs que son côté moral a envisager ; et C'est le parti que prit Rousseau.
1 Indépendamment du prosaïsme de cette formule, mais quelque superbe titre, etc. l'exactitude grammaticale doit relever ici une faute de français, de quelque... dont ; il fallait rigoureusement :
Que ces héros soient revêtus
ii l'éditeur de Hollande a donné la bonne leçon.
Quoi ! Rome et l'Italie en cendre
Me feront honorer Sylla ■ !
J'admirerai dans Alexandre
Ce que j'abhorre en Attila!
J'appellerai vertu guerrière
Une vaillance meurtrière
Qui dans mon sang trempe ses mains !
Et je pourrai forcer ma bouche
A louer un héros farouche ,
Né pour le malheur des humains!
Quels traits me présentent vos fastes , Impitoyables conquérants?
Des vœux outrés , des projets vastes , Des rois vaincus par des tyrans , Des murs que la flamme ravage , Des vainqueurs fumants de carnage, Un peuple au fer abandonné , Des mères pâles et sanglantes , Arrachant leurs filles tremblantes Des bras d'un soldat effréné.
Juges insensés que nous sommes , Nous admirons de tels exploits!
Est-ce donc le malheur des hommes Qui fait la vertu des grands rois ?
Leur gloire, féconde en ruines , Sans le meurtre et sans les rapines Ne saurait-elle subsister?
Images des dieux sur la terre, Est-ce par des coups de tonnerre Que leur grandeur doit éclater?
Mais je veux que dans les alarmes
Réside le solide honneur :
Quel vainqueur ne doit qu'à ses armes
Ses triomphes et son bonheur?
Tel qu'on nous vante dans l'histoire ,
Doit peut-être toute sa gloire
A la honte de son rival :
L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul-Émile *
Fit tout le succès d'Annibal.
1 « Non vraiment, dit Vauvenargues, l'Italie en cendre ne peut faire honorer Sylla : mais ce qui doit, je crois, le faire respecter avec justice , c'est ce génie supérieur et puissant qui vainquit le génie de Rome ; qui lui lit délier dans sa vieillesse les ressentiments de ce même peuple qu'il avait soumis, et qui sul toujours subjuguer, par les bienfaits ou par la force , le courage ailleurs indomptable de ses ennemis. » Il ne s'agit ici ni du génie de Sylla, ni des grandes qualités d'Alexandre, mais des maux que leur ambition et leur exemple ont faits au monde ; et le poëte philosophe a pu, sous ce rapport, les comparer avec Attila.
2 C. Terentius Varron. {Voyez Tite-Live, xxn, 41 , 44, 45.) « Il n'est pas vrai, dit la Harpe, qu'Annibal doive toute su gloire à la honte de Varron : il profita de ses fautes, et c'est
ODES, LIVRE II
Quel est donc le héros solide Dont la gloire ne soit qu'à lui ?
C'est un roi que l'équité guide, Et dont les vertus sont l'appui ; Qui , prenant Titus pour modèle , Du bonheur d'un peuple fidèle Fait le plus cher de ses souhaits ; Qui fuit la basse flatterie ; Et qui , père de sa patrie , Compte ses jours par ses bienfaits.
Vous , chez qui la guerrière audace Tient lieu de toutes les vertus, Concevez Socrate à la place Du fier meurtrier de Clitus ; Vous verrez un roi respectable , Humain, généreux, équitable, Un roi digne de vos autels :
Mais , à la place de Socrate , Le fameux vainqueur de l'Euphrate Sera le dernier des mortels.
Héros cruels et sanguinaires Cessez de vous enorgueillir De ces lauriers imaginaires Que Bellone vous fit cueillir.
En vain le destructeur rapide De Marc- Antoine et de Lépide « Remplissait l'univers d'horreurs :
11 n'edt point eu le nom d'Auguste , Sans cet empire heureux et juste Qui fit oublier ses fureurs.
Montrez-nous, guerriers magnanimes, Votre vertu dans tout son jour :
Voyons comment vos cœurs sublimes Du sort soutiendront le retour. Tant que sa faveur vous seconde , Vous êtes les maîtres du monde , Votre gloire nous éblouit ; Mais, au moindre revers funeste, Le masque tombe, et l'homme reste, Et le héros s'évanouit.
L'effort d'une vertu commune Suffit pour faire un conquérant :
Celui qui dompte la fortune Mérite seul le nom de grand.
une partio du talent militaire ; mais Fabius, qui n'en commit point, n'eut aucun avantage sur lui; .'l il battit Marcellus, i|ui en sa\ait plus que Varron. »
'Octave, dont la politique habile sut bientôt s'affranchir de ses deux collègues au triumvirat, en rendant l'on a sa nullité, el en triomphant de l'autre à la bataille d'.Vctium.
Il perd sa volage assistance," Sans rien perdre de la constance Dont il vit ses honneurs accrus ; Et sa grande âme ne s'altère Ni des triomphes de Tibère » , IN'i des disgrâces de Varus.
La joie imprudente et légère Chez lui ne trouve point d'accès ; Et sa crainte active modère L'ivresse des heureux succès.
Si la fortune le traverse , Sa constante vertu s'exerce Dans ces obstacles passagers.
Le bonheur peut avoir son terme; Mais la sagesse est toujours ferme, Et les destins toujours légers.
En vain une fière déesse D'Énée a résolu la mort :
Ton secours, puissante Sagesse, Triomphe des dieux et du sort.
Par toi Rome , après son naufrage , Jusque dans les murs de Carthage Vengea le sang de ses guerriers ; Et, suivant tes divines traces , Vit au plus fort de ses disgrâces Changer ses cyprès en lauriers.