‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 529 sur 672 · A M. LE COMTE DU LUC · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DU LUC

ALORS AMBASSADEUR DE FRANCE EN SUISSE , ET PLÉNIPOTENTIAIRE A LA PAIX DE BADE.

Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, Protée à qui le Ciel , père de la Fortune,

Ne cache aucuns secrets , Sous diverse figure , arbre , flamme , fontaine » , S'efforce d'échapper à la vue incertaine

Des mortels indiscrets ;

Ou tel que d'Apollon le ministre terrible, Impatient du dieu dont le souffle invincible3

Agite tous ses sens, Le regard furieux , la tête échevelée 4, Du temple fait mugir la demeure ébranlée

Par ses cris impuissants :

Tel, aux premiers accès d'une sainte manie, Mon esprit alarmé redoute du génie

L'assaut victorieux; Il s'étonne, il combat l'ardeur qui le possède, Et voudrait secouer du démon qui l'obsède 5

Le joug impérieux.

Mais sitôt que, cédant à la fureur divine, Il reconnaît enfin du dieu qui le domine Les souveraines lois;

1 C'est Pindare qui a fourni à Rousseau l'idée première et le dessein général de cette ode (Pyth. m); mais l'imitateur, je ne crains pas de le dire , est resté supérieur au modèle, abstraction faite toutefois de la différence des deux langues; et, sous ce rapport même , il est plus glorieux encore pour le poète français d'avoir créé une langue digne de Pindare, que pour Pindare lui-même de s'être habilement servi de la sienne.

2 Aut aérera flamms sonitum dabit , atque ita vinclis Excidet, aut in aquas tenues dilapsus abibit.

Georg.iv, 4M, 10.

3 Impatient du dieu. Heureuse hardiesse d'expression, littéralement empruntée de Virgile , Ënéid. VI , 77 :

At Phœbi nondum patiens immanis in antro Bacchatur vates.

* Le regard furieux , la tête échevelée , etc. Ibid. 47 i

Non vultus , non color unus , Non eomtîe mansere corn* ; sed pectus anhelum , Et rabie fera corda tument.

5 Et voudrait secouer, etc. C'est encore la prêtresse de Virgile , en proie à la fureur du dieu qui l'inspire , et dont elle cherche vainement à secouer le joug impérieux :

Magnum si pectore possit

Excussisse deum. .■Eneid. VI , 78.

ODES, LIVRE III

Alors , tout pénétré de sa vertu suprême , Ce n'est plus un mortel, c'est Apollon lui-même Qui parle par ma voix l.

Je n'ai point l'heureux don de ces esprits faciles , Pour qui les doctes Sœurs, caressantes , dociles ,

Ouvrent tous leurs trésors ; Et qui, dans la douceur d'un tranquille délire, N'éprouvèrent jamais, en maniant la lyre,

Ni fureurs ni transports.

Des veilles, des travaux, un faible cœur s'étonne : Apprenons toutefois que le fils de Latone,

Dont nous suivons la cour, Ne nous vend qu'à ce prix ces traits de vive flamme, Et ces ailes de feu qui ravissent une âme

Au céleste séjour.

C'est par là qu'autrefois d'un prophète fidèle » L'esprit, s'affranchissant de sa chaîne mortelle

Par un puissant effort, S'élançait dans les airs comme un aigle intrépide ; Et jusque chez les dieux allait, d'un vol rapide,

Interroger le sort.

C'est par là qu'un mortel, forçant les rives sombres 3, Au superbe tyran qui règne sur les ombres

Fit respecter sa voix.

Heureux, si, trop épris d'une beauté rendue, Par un excès d'amour il ne l'eût point perdue

Une seconde fois!

Telle était de Phébus la vertu souveraine, Tandis qu'il fréquentait les bords de l'IIippocrène

Et les sacrés vallons.

Mais ce n'est plus le temps , depuis que l'Avarice , Le .Mensonge flatteur, l'Orgueil et le Caprice,

Sont nos seuls Apollons.

Ah ! si ce dieu sublime , échauffant mon génie , Ressuscitait pour moi de l'antique harmonie

Les magiques accords; Si je pouvais du ciel franchir les vastes routes, Ou percer par mes chants les infernales voûtes

De l'empire des morts ;

1 Majorque \ldcrl,

Nec mortale sonans.

VlHC. .rnci.l. VI. 49.

1 Cest par In qu'autrefois d'un prophète fidèle , etc. C'est le vate», le pavriç des anciens; el il serait absurde de rapposer au poète l'intention de parler ici d'un prophète, dans l'acception religieuse que nous donnons aujourd'hui à ce mot

1 L'exemple d'Orphée est bien choisi , el plus heureusement encore mis en œuvre; mais il fallait être bien sur de sa lyre, pour l'opposer à celle d'Orphée, et en attendre surtout les même prodiges.

Je n'irais point , des dieux profanant la retraite , Dérober au Destin, téméraire interprète,

Ses augustes secrets :

Je n'irais point chercher une amante ravie , Et , la lyre à la main , redemander sa vie

Au gendre de Cérès.

Enflammé d'une ardeur plus noble et moins stérile , J'irais, j'irais pour vous, ô mon illustre asile,

O mon fidèle espoir! Implorer aux enfers ces trois fières déesses Que jamais jusqu'ici nos vœux ni nos promesses

N'ont su l'art d'émouvoir.

« Puissantes déités, qui peuplez cette rive », Préparez, leur dirais-je, une oreille attentive

Au bruit de mes concerts :

Puissent-ils amollir vos superbes courages En faveur d'un héros digne des premiers âges

Du naissant univers!

Non , jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle La terre ne lit naître un plus parfait modèle

Entre les dieux mortels; Et jamais la vertu n'a, dans un siècle avare, D'un plus riche parfum , ni d'un encens plus rare,

Vu fumer ses autels.

C'est lui , c'est le pouvoir de cet heureux génie, Qui soutient l'équité contre la tyrannie

D'un astre injurieux.

L'aimable Vérité , fugitive, importune, N'a trouvé qu'en lui seul sa gloire, sa fortune.

Sa patrie et ses dieux.

Corrigez donc pour lui vos rigoureux tirages; Prenez tous les fuseaux qui , pour les plus longs âges,

Tournent entre vos mains.

C'est à vous que du Styx les dieux inexorables Ont confié les jours, hélas! trop peu durables,

Des fragiles humains.

Si ces dieux, dont un jour tout doit être la proie, Se montrent trop jaloux de la fatale soie

Que vous leur redevez, Ne délibérez plus, tranchez mes destiné* - . Et renouez leur lil à celui des années

Que vous lui réservez.

Ainsi daigne le ciel, toujours pur et tranquille, Verser sur tous les jours que votre main nous file

1 Puiss • ii prière du poète esj >i touchante,

le chant de si - vers Bi mélodieux, qu'il parai! être \eriUblement ce même Orphée qu'il veut imiter. » (La Habpe.)

Un regard amoureux!

Et puissent les mortels amis de l'innocence Mériter tous les soins que votre vigilance

Daigne prendre pour eux! »

ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

Le dépôt solennel , L'avenir y verra le fruit de vos Journées, Et vos heureux destins unis aux destinées

D'un empire éternel.

C'est ainsi qu'au delà de la fatale barque,

Mes chants adouciraient de l'orgueilleuse Parque

L'impitoyable loi ; Lachésis apprendrait à devenir sensible; Et le double ciseau de sa sœur inflexible

Tomberait devant moi.

Une santé dès lors florissante , éternelle, Vous ferait recueillir d'une automne nouvelle

Les nombreuses moissons :

Le ciel ne serait plus fatigué de nos larmes; Et je verrais enfin de mes froides alarmes

Fondre tous les glaçons.

Mais une dure loi , des dieux même suivie, Ordonne que le cours de la plus belle vie

Soit mêlé de travaux :

Un partage inégal ne leur fut jamais libre : Et leur main tient toujours dans un juste équilibre

Tous nos biens et nos maux.

Us ont sur vous , ces dieux , épuisé leur largesse : C'est d'eux que vous tenez la raison, la sagesse,

Les sublimes talents; Vous tenez d'eux enfin cette magnificence Qui seule sait donner à la haute naissance

De solides brillants.

C'en était trop , hélas ! et leur tendresse avare , Vous refusant un bien dont la douceur répare

Tous les maux amassés, Prit sur votre santé , par un décret funeste, Le salaire des dons qu'à votre âme céleste

Elle avait dispensés.

Le ciel nous vend toujours les biens qu'il nous prodi- Vainement un mortel se plaint, et le fatigue [gue :

De ses cris superflus :

L'àme d'un vrai héros tranquille , courageuse, Sait comme il faut souffrir d'une vie orageuse

Le flux et le reflux.

Il sait, et c'est par là qu'un grand cœur se console , Que son nom ne craint rien ni des fureurs d'Éole,

Ni des flots inconstants ; Et que, s'il est mortel, son immortelle gloire Bravera, dans le sein des filles de Mémoire ,

Et la mort et le temps.

Tandis qu'entre des mains à sa gloire attentives , La France confira de ses saintes archives

Il saura par quels soins , tandis qu'à force ouverte L'Europe conjurée armait pour notre perte

Mille peuples fougueux, Sur des bords étrangers votre illustre assistance Sut ménager pour nous les cœurs et la constance

D'un peuple belliqueux.

Il saura quel génie , au fort de nos tempêtes , Arrêta , malgré nous , dans leurs vastes conquêtes

Nos ennemis hautains; Et que vos seuls conseils, déconcertant leurs princes, Guidèrent au secours de deux riches provinces

Nos guerriers incertains.

Mais quel peintre fameux, par de savantes veilles Consacrant aux humains de tant d'autres merveilles

L'immortel souvenir, Pourra suivre le fil d'une histoire si belle, Et laisser un tableau digne des mains d'Apelle

Aux siècles à venir?

Que ne puis-je franchir cette longue barrière! Mais , peu propre aux efforts d'une noble carrière ,

Je vais jusqu'où je puis ; Et semblable à l'abeille en nos jardins éclose «, De différentes fleurs j'assemble et je compose

Le miel que je produis.

Sans cesse, en divers lieux errant à l'aventure, Des spectacles nouveaux que m'offre la nature

Mes yeux sont égayés ; Et , tantôt dans les bois , tantôt dans les prairies, Je promène toujours mes douces rêveries

Loin des chemins frayés.

Celui qui , se livrant à des guides vulgaires , Ne détourne jamais des routes populaires

Ses pas infructueux , Marche plus sûrement dans une humble campagne, Que ceux qui , plus hardis , percent de la montagne

Les sentiers tortueux.

Toutefois c'est ainsi que nos maîtres célèbres

« Et, semblable à l'abeille, etc. Horace, liv. IV, ode U.

Ego , apis matins More modoque, Grata carpentis thyma per laborem Plurimum , cirea nemus , uvidique Tlburis ripas , operosa parvus Caruilna fingo.

ODES, LIVRE HI

Ont dérobé leurs noms aux épaisses ténèbres

De leur antiquité; Et ce n'est qu'en suivant leur périlleux exemple , Que nous pouvons, comme eux, arriver jusqu'au tem-

De l'immortalité1. [pie

A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PBINCE

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