EUGÈNE DE SAVOIE
Est-ce une illusion soudaine Qui trompe mes regards surpris?
Est-ce un songe dont l'ombre vaine Trouble mes timides esprits?
Quelle est cette déesse énorme , Ou plutôt ce monstre difforme Tout couvert d'oreilles et d'yeux, Dont la voix ressemble au tonnerre , Et qui , des pieds touchant la terre , Cache sa tête dans les cieux ?
C'est l'inconstante Renommée ,
Qui , sans cesse les yeux ouverts ,
Fait sa revue accoutumée
Dans tous les coins de l'univers 3.
Toujours vaine, toujours errante,
Et messagère indifférente
Des vérités et de l'erreur,
Sa voix , en merveilles féconde ,
Va chez tous les peuples du monde
Semer le bruit et la terreur.
Quelle est cette troupe sans nombre D'amants autour d'elle assidus,
1 « Notre poésie lyrique a pu traiter de plus grands sujets et offrir de plus grandes idées : mais pour l'ensemble et pour le style, Je ne connais rien dans notre, langue de supérieur a cette ode. U Barpe.)
* François de lavoie, devenu si célèbre sous le nom de it.im ■ Eucj NE, Dé a Paris le is octobre 1663, était fils d'Eugène Maurice, comte de Soissonset petit-fils du due de Savoie Charles i mm annel [•*, et d'Olympe Dfancini, nièce du cardinal Mazarin. Destiné d'abordàl'état ecclésiastique, on L'appela longtemps le petit abbé : mais rendu, par la mort de smi père, à la liberté de ses goûts, il embrassa la profession des armes, et demanda on régiment a Louis \iv. Le régiment ne fut point accordé, el ce refus piqua si vivement le Jeune prince , qu'il alla sur-le-champ offrir ses services a l'empereur d'Allemagne; ils furent acceptés, et il ne cessa dès lors de combattre la France avec toute la supériorité da talent militaire, et l'infatigable activité d'un ressentiment qui n'i ut de terme que celui de sa \ie. Il mourut a Vienne le -1 avril 1736, âgé de soixante-onze ans. Il fut le plus grand général de son temps, puisqu'il précéda Frédéric II : mais il est ti cheux pour nous que l'histoire de ses succès ne suit i, pins souvent que celle de nos revers et de nos désastres.
3 Totuuii|ue luqutrit in orbem
Qui viennent en foule à son ombre Rendre leurs hommages perdus?
La Vanité , qui les enivre , Sans relâche s'obstine à suivre L'éclat dont elle les séduit; Mais bientôt leur âme orgueilleuse Voit sa lumière frauduleuse Changée en éternelle nuit.
O toi , qui , sans lui rendre hommage , Et sans redouter son pouvoir, Sus toujours de cette volage Fixer les soins et le devoir, Héros , des héros le modèle , Était-ce pour cette infidèle Qu'on t'a vu, cherchant les hasards, Braver mille morts toujours prêtes, Et dans les feux et les tempêtes Défier la fureur de Mars?
Non , non : ses lueurs passagères
N'ont jamais ébloui tes sens ;
A des déités moins légères
Ta main prodigue son encens :
Ami de la gloire solide,
Mais de la vérité rigide
Encor plus vivement épris ,
Sous ses drapeaux seuls tu te ranges ,
Et ce ne sont point les louanges,
C'est la vertu, que tu chéris.
Tu méprises l'orgueil frivole De tous ces héros imposteurs Dont la fausse gloire s'envole Avec la voix de leurs flatteurs :
Tu sais que l'Equité sévère A cent fois du haut de leur sphère Précipité ces vains guerriers :
El qu'elle est l'unique déesse Dont l'incorruptible sagesse Puisse éterniser tes lauriers.
Ce vieillard qui d'un vol Bgiie Fuit sans jamais être arrêté , Le Temps, cette image mobile De l'immobile éternité.
A peine du sein des ténèbres Fait éclore les faits célèbres , Qu'il les replonge dans la nuit :
\uteiir de tout ce qui doil être, Il détruit tout ce qu'il fiait naître, A mesure qu'il le produit.
Mais la déesse de Mémoire, Favorable aux noms éclatants ,
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Soulève l'équitable histoire Contre l'iniquité du temps; Et dans le registre des âges Consacrant les nobles images Que la gloire lui vient offrir, Sans cesse en cet auguste livre Notre souvenir voit revivre Ce que nos yeux ont vu périr.
C'est là que sa main immortelle , Mieux que la déesse aux cent voix , Saura , dans un tableau fidèle , Immortaliser tes exploits :
L'avenir, faisant son étude De cette vaste multitude D'incroyables événements , Dans leurs vérités authentiques, Des fables les plus fantastiques Retrouvera les fondements.
Tous ces traits incompréhensibles ,
Par les Actions ennoblis ,
Dans l'ordre des choses possibles
Par là se verront rétablis.
Chez nos neveux moins incrédules,
Les vrais Césars, les faux Hercules,
Seront mis en même degré ,
Et tout ce qu'on dit à leur gloire ,
Et qu'on admire sans le croire ,
Sera cru sans être admiré.
Guéris d'une vaine surprise, Ils recevront , sans être émus , Les faits du petit-fils d'Acrise I , Et tous les travaux de Cadmus :
Ni le monstre du labyrinthe , Ni la triple chimère éteinte, N'étonneront plus la raison ; Et l'esprit avoûra sans honte Tout ce que la Grèce raconte Des merveilles du fils d'Éson.
Et pourquoi traiter de prestiges Les aventures de Colchos ?
Les dieux n'ont-ils fait des prodiges Que dans Thèbes ou dans Argos ?
Que peuvent opposer les fables Aux prodiges inconcevables Qui , de nos jours exécutés , Ont cent fois dans la Germanie , Chez le Belge, dans l'Ausonie, Frappé nos yeux épouvantés ?
1 Persée, tils de Danaé, qui était tille d'Âcrisius.
Ovid. Métam. iv et v.
Mais ici ma lyre impuissante N'ose seconder mes efforts :
Une voix fièré et menaçante Tout à coup glace mes transports.
Arrête, insensé! me dit-elle; Ne va point d'une main mortelle Toucher un laurier immortel :
Arrête ; et , dans ta folle audace , Crains de reconnaître la trace Du sang dont fume ton autel.
Le terrible dieu de la guerre, Bellone, et la fière Atropos, N'ont que trop effrayé la terre Des triomphes de ton héros. Ces dieux , ta patrie elle-même , Rendront à sa valeur suprême D'assez authentiques tributs.
Admirateur plus légitime , Garde tes vers et ton estime Pour de plus tranquilles vertus.
Ce n'est point d'un amas funeste De massacres et de débris Qu'une vertu pure et céleste Tire son véritable prix.
Un héros , qui de la victoire Emprunte son unique gloire, N'est héros que quelques moments; Et , pour l'être toute sa vie , Il doit opposer à l'envie De plus paisibles monuments.
En vain ses exploits mémorables Étonnent les plus fiers vainqueurs :
Les seules conquêtes durables Sont celles qu'on fait sur les cœurs.
Un tyran cruel et sauvage , Dans les feux et dans le ravage N'acquiert qu'un honneur criminel :
Un vainqueur qui sait toujours l'être, Dans les cœurs dont il se rend maître S'élève un trophée éternel.
C'est par cette illustre conquête , Mieux encor que par ses travaux, Que ton prince » élève sa tête Au-dessus de tous ses rivaux ; Grand par tout ce que l'on admire , Mais plus encor, j'ose le dire , Par cette héroïque bonté , Et par cet abord plein de grâce ,
L'empereur Charles VI.
ODKS, LIVRE III.
Qui des premiers âges retrace L'adorable simplicité.
Il sait qu'en ce vaste intervalle Où les destins nous ont placés, D'une fierté qui les ravale Les mortels sont toujours blessés; Que la grandeur, fière et hautaine , N'attire souvent que leur haine , Lorsqu'elle ne fait rien pour eux ; Et que, tandis qu'elle subsiste , Le parfait bonheur ne consiste Qu'à rendre les hommes heureux.
Les dieux même, éternels arbitres Du sort des fragiles mortels , N'exigent qu'à ces mêmes titres Nos offrandes et nos autels.
C'est leur puissance qu'on implore :
Mais c'est leur bonté qu'on adore Dans le bien qu'ils font aux humains ; Et , sans cette bonté fertile , Leur foudre , souvent inutile , Gronderait en vain dans leurs mains.
Prince, suis toujours les exemples De ces dieux dont tu tiens le jour :
Avant de mériter nos temples, Ils ont mérité notre amour.
Tu le sais, l'aveugle fortune Peut faire d'une âme commune Un héros partout admiré :
La seule vertu , profitable , Généreuse , tendre , équitable , Peut faire un héros adoré.
Ce potentat toujours auguste, Maître de tant de potentats , Dont la main si ferme et si juste Conduit tant de vastes Etats, Deviendra la gloire des princes , Lorsqu'en ses nombreuses provinces, Rassemblant les plaisirs épars, Sous sa féconde providence Tu feras fleurir l'abondance, Les délices, et les beaux-arts.
Seconde les heureux auspices D'un monarque si renommé :
Déjà, par tes secours propices, Janus voit son temple fermé.
Puisse ta gloire toujours pure A toute la race future Servir de modèle et de loi ;
Et ton intégrité profonde
Être à jamais l'amour du monde ,
Comme ton bras en fut l'effroi !