‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 541 sur 672 · AU PRINCE EUGÈNE · texte numérisé non relu

AU PRINCE EUGÈNE

APfiÈS LA PAIX DE PASSAROWITZ '.

Les cruels oppresseurs de l'Asie indignée, Qui , violant la foi d'une paix dédaignée , Forgeaient déjà les fers qu'ils nous avaient promis De leur coupable sang ont lavé cette injure,

Et payé leur parjure De trois vastes États par nos armes soumis.

Deux fois l'Europe a vu leur brutale furie , De trois cent mille bras armant la barbarie, Faire voler la mort au milieu de nos rangs; Et deux fois on a vu leurs corps sans sépulture

Devenir la pâture Des corbeaux affamés et des loups dévorants.

0 vous qui, combattant sous les heureux auspices D'un monarque, du ciel l'amour et les délices, Avez rempli leurs champs de carnage et de morts; Vous , par qui le Danube , affranchi de sa chaîne 2 ,

Peut désormais sans peine Du Tage débordé réprimer les efforts;

Prince, n'est-il pas temps, après tant de fatigues, De goûter un repos que les destins prodigues , Pour prix de vos exploits, accordent aux humains? Nosez-vous profiter de vos travaux sans nombre,

Et vous asseoir à l'ombre Des paisibles lauriers moissonnés par vos mains ?

Non , ce serait en vain que la paix renaissante

1 Petite ville de la Servie, où les Impériaux et les Turcs signèrent, en 17 18, le traité qui donna lieu a cette ode.

2 fous, par qui le Danube, affranchi de sa chaîne, etc. D s'agit de la guerre relative à la succession au trône d'Espagne, disputé par la France et l'Autriche.

Rendrait à nos cités leur pompe florissante, Si ses charmes flatteurs vous pouvaient éblouir Son bonheur, sa durée impose à votre zèle

Une charge nouvelle; Et vous êtes le seul qui n'osez en jouir.

ODES, LIVRE IV

S'élevèrent bientôt par un vol généreux ; Et ce céleste feu dont ils tenaient la vie,

Leur fit naître l'envie D'éclairer l'univers , et de le rendre heureux.

Mais quel heureux génie, au milieu de vos veilles, Vous rend encore épris des savantes merveilles ' Qui firent de tout temps l'objet de votre amour? Pouvez-vous des neuf Sœurs concilier les charmes

Avec le bruit des armes, Le poids du ministère , et les soins de la cour?

Vous le pouvez , sans doute ; et cet accord illustre , Peu connu des héros sans éloge et sans lustre , Fut toujours réservé pour les héros fameux : C'est aux grands hommes seuls à sentir le mérite

D'un art qui ressuscite L'héroïque vertu des grands hommes comme eux.

Leurs hauts faits peuvent seuls enflammer le génie De ces enfants chéris du dieu de l'harmonie , Dont l'immortelle voix se consacre aux guerriers : Une gloire commune, un même honneur anime

Leur tendresse unanime ; Et leur front fut toujours ceint des mêmes lauriers.

Entre tous les mortels que l'univers voit naître, Peu doivent aux aïeux dont ils tiennent leur être Le respect de la terre et la faveur des rois : Deux moyens seulement d'illustrer leur naissance

Sont mis en leur puissance :

Les sublimes talents , et les fameux exploits.

C'est par là qu'au travers de la foule importune , Tant d'hommes renommés, malgré leur infortune, Se sont fait un destin illustre et glorieux; Et que leurs noms, vainqueurs de la nuit la plus Ont su dissiper l'ombre [sombre,

Dont les obscurcissait le sort injurieux.

Dans l'enfance du monde encor tendre et fragile , Quand le souffle des dieux eut animé l'argile Dont les premiers humains avaient été pétris, Leurs rangs n'étaient marqués d'aucune différence,

Et nulle préférence Ne distinguait encor leur mérite et leur prix.

Mais ceux qui , pénétrés de cette ardeur divine, Sentirent les premiers leur sublime origine ,

i Vous rend encore épris des savantes mciTcitlcs. Le prince Eugène avait rassemblé dans ses nombreuses expéditions une collection immense d'objets de sciences, d'arts, de livri's cl de manuscrits précieux; mais il est probable qu'il ne prit jamais le temps de les examiner; il n'est pas mèiue bien Uemoutré qu'il fut en etut de les apprécier.

De là ces arts divins , en tant de biens fertiles ; De là ces saintes lois , dont les règles utiles Firent chérir la paix, honorer les autels; Et de là ce respect des peuples du vieil âge ,

Dont le pieux hommage Plaça leurs bienfaiteurs au rang des immortels.

Les dieux dans leur séjour reçurent ces grands hommes, Le reste, confondus dans la foule où nous sommes, Jouissaient des travaux de leurs sages aïeux ; Lorsque l'Ambition, la Discorde et la Guerre,

Vils enfants de la terre Vinrent troubler la paix de ces enfants des dieux.

Alors, pour soutenir la débile innocence, Pour réprimer l'audace , et dompter la licence , Il fallut à la gloire immoler le repos : Les veilles , les combats , les travaux mémorables ,

Les périls honorables, Furent l'unique emploi des rois et des héros.

Mais combien de grands noms, couverts d'ombres funèbres, Sans les écrits divins qui les rendent célèbres Dans l'éternel oubli languiraient inconnus! Il n'est rien que le temps n'absorbe et ne dévore ;

Et les faits qu'on ignore Sont bien peu différents des faits non avenus.

Non, non , sans le secours des filles de Mémoire, Vous vous flattez en vain , partisans de la gloire , D'assurer à vos noms un heureux souvenir : Si la main des neuf Sœurs ne pare vos trophées ,

Vos vertus étouffées N'éclaireront jamais les veux de l'avenir.

Vous arrosez le champ de ces Nymphes sublimes , Mais vous savez aussi que vos faits magnanimes Ont besoin des lauriers cueillis dans leur vallon : Ne cherchons points ailleurs la cause sympathique

De l'alliance antique Des favoris de Mars avec ceux d'Apollon

Ce n'est point chez ce dieu qu'habite la Fortune : Son art, peu profitable à la vertu commune , Au vice, qui le craint , fut toujours odieux : Il n'appartient qu'à ceux que leurs vertus suprêmes

Égalent aux dieux mêmes, De savoir estimer le langage des dieux.

Vous , qu'ils ont pénétré de leur plus vive (lamme ,

ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

Vous, qui leur ressemblez par tous les dons de l'âme, Non moins que par l'éclat de vos faits lumineux, Ne désavouez point une muse fidèle ,

Et souffrez que son zèle Puisse honorer en vous ce qu'elle admire en eux.

Souffrez qu'à vos neveux elle laisse une image De ce qu'ont de plus grand l'héroïque courage , L'inébranlable foi, Thonneur, la probité, Et mille autres vertus , qui , mieux que vos victoires,

Feront de nos histoires Le modèle éternel de la postérité.

Cependant, occupé de soins plus pacifiques, Achevez d'embellir ces jardins magnifiques, De vos travaux guerriers nobles délassements : Et rendez-nous encor, par vos doctes largesses .

Les savantes richesses Que vit périr l'Egypte en ses embrasements.

Dans nos arts florissants quelle adresse pompeuse , Dans nos doctes écrits quelle beauté trompeuse, Peuvent se dérober à vos vives clartés? Et, dans l'obscurité des plus sombres retraites,

Quelles vertus secrètes , Quel mérite timide échappe à vos bontés ?

Je n'en ressens que trop l'influence féconde : Tandis que votre bras faisait le sort du monde, Vos bienfaits ont daigné descendre jusqu'à moi , Et me rendre , peut-être à moi seul , chérissable ,

La gloire périssable Des stériles travaux qui font tout mon emploi.

C'est ainsi qu'au milieu des palmes les plus belles , Le vainqueur généreux du Granique et d'Arbelles Cultivait les talents, honorait le savoir; Et, de Chérile même excusant la manie ■ ,

Au défaut du génie, Récompensait en lui le désir d'en avoir.

Page 1