AU ROI DE LA GRANDE-BRETAGNE
Tandis que l'Europe étonnée Voit ses peuples les plus puissants Traîner dans les besoins pressants Une importune destinée, Grand roi , loin de ton peuple heureux , Quel dieu propice et généreux , Détournant ces tristes nuages , Semble pour lui seul désormais Réserver tous les avantages De la victoire et de la paix?
Quelle inconcevable puissance Fait fleurir sa gloire au dehors ?
Quel amas d'immenses trésors Dans son sein nourrit l'abondance ?
La Tamise , reine des eaux , Voit ses innombrables vaisseaux Porter sa loi dans les deux mondes , Et forcer jusqu'au dieu des mers D'enrichir ses rives fécondes Des tributs de tout l'univers.
De cette pompeuse largesse
1 George II , né le 30 octobre 1685 ; mort subitement !e 25 octobre 1760, dans la soixante-quinzième année de son âge, et la trente-troisième de son régne.
Ici tout partage le prix ; A l'aspect de ces murs chéris , La pauvreté devient richesse.
Dieux! quel déluge d'habitants Y brave depuis si longtemps L'indigence , ailleurs si commune !
Quel prodige, encore une fois, Semble y faire de la fortune L'exécutrice de ses lois?
Peuples, vous devez le connaître :
Ce comble de félicité
N'est dû qu'à la sage équité
Du meilleur roi qu'on ait vu naître.
De vos biens , comme de vos maux ,
Les gouvernements inégaux
Ont toujours été la semence :
Vois rois sont , dans la main des dieux ,
Les instruments de la clémence
Ou de la colère des cieux.
Oui , grand prince , j'ose le dire , Tes sujets , de biens si comblés , Languiraient peut-être accablés Sous le joug de tout autre empire :
Le ciel , jaloux de leur grandeur, Pour en assurer la splendeur Leur devait un maître équitable1, Qui préférât leurs libertés A la justice incontestable De ses droits les plus respectés.
Mais , grand roi , de ces droits sublimes Le sacrifice généreux T'assure d'autres droits sur eux, Bien plus forts et plus légitimes :
Les faveurs qu'ils tiennent de toi Sont des ressources de leur foi Toujours prêtes pour ta défense, Qui leur font chérir leur devoir, Et qui n'augmentent leur puissance Que pour affermir ton pouvoir.
Un roi qui ravit par contrainte Ce que l'amour doit accorder, Et qui , content de commander, Ne veut régner que par la crainte ,
1 Leur devait un maître équitable , etc. « Si ses talents dans le conseil , dit le biographe de George II , n'égalaient pas ceux de son père , il avait sur lui beaucoup d'autres avantages, et particulièrement celui d'avoir su se concilier, avant de monter sur le trône, l'estime et l'affection de ses sujets.... Sa conduite décente, pendant la malheureuse mésintelligence qui tut lieu entre lui et son père, ne contribua pas peu à augmenter sa popularité. »
ODES, LIVRE IV
En vaîn fier de ses hauts projets , Croit , en abaissant ses sujets, Relever son pouvoir suprême :
Entouré d'esclaves soumis , Tôt ou tard il devient lui-même Esclave de ses ennemis.
Combien plus sage et plus habile Est celui qui , par ses faveurs, Songe à s'élever dans les cœurs Un trône durable et tranquille ; Qui ne connaît point d'autres biens Que ceux que ses vrais citoyens De sa bonté peuvent attendre, Et qui , prompt à les discerner, N'ouvre les mains que pour répandre , Et ne reçoit que pour donner!
Noble et généreuse industrie Source de toutes les vertus, Des Antonins et des Titus , D'un vrai père de la patrie !
Hélas ! par ce titre fameux Peu de princes ont su comme eux S'affranchir de la main des Parques ; Mais ce nom si rare , grand roi , Qui jamais d'entre les monarques S'en rendit plus digne que toi?
Qui jamais vit le diadème
Armer contre ses ennemis
Un vengeur aux lois plus soumis ,
Et plus détaché de soi-même?
La sûreté de tes États
Peut bien, contre quelques ingrats,
Changer ta clémence eu justice ,
Mais ce mouvement étranger
Redevient clémence propice
Quand tu n'as plus qu'à te venger.
Et c'est cette clémence auguste Qui souvent de l'autorité Établit mieux la sûreté Que la vengeance la plus juste :
Ainsi le plus grand des Romains, De ses ennemis inhumains Confondant les noirs artifices , Trouva l'art de se faire aimer De ceux que l'horreur des supplices N'avait encor pu désarmer.
Que peut contre toi l'impuissance De quelques faibles mécontents Qui sur l'infortune des temps
Fondent leur dernière espérance ,
Lorsque, contre leurs vains souhaits,
Tu réunis par tes bienfaits
La cour, les villes , les provinces ;
Et lorsque , aidés de ton soutien ,
Les plus grands rois , les plus grands princes ,
Trouvent leur repos dans le tien?
Jusqu'à toi toujours désunie, L'Europe , par tes soins heureux , Voit ses chefs les plus généreux Inspirés du même génie :
Us ont vu par ta bonne foi , De leurs peuples troublés d'effroi La crainte heureusement déçue, Et déracinée à jamais La haine si souvent reçue En survivance de la paix.
Poursuis , monarque magnanime !
Achève de leur inspirer Le désir de persévérer Dans cette concorde unanime :
Commande à ta propre valeur D'éteindre en toi cette chaleur Qu'allume ton goût pour la gloire; Et donne au repos des humains Tous les lauriers que la victoire Offre à tes invincibles mains.
Mais vous, peuples à sa puissance Associés par tant de droits, Songez que de toutes vos lois La plus sainte est l'obéissance :
Craignez le zèle séducteur Qui , sous le prétexte flatteur D'une liberté plus durable , Plonge souvent, sans le vouloir, Dans le chaos inséparable De l'abus d'un trop grand pouvoir.
Athènes, l'honneur de la Grèce, Et , comme vous , reine des mers, Eût toujours rempli l'univers De sa gloire et de sa saue>se ; Mais son peuple , trop peu soumis, Ne put, dans les ternies permis, Contenir se puissance extrême ; Et, trahi par la vanité, Trouva dans sa liberté même1 La perte de sa liberté.
1 Trouva dans mi liberté même Li perte de sa liberté. C'est la pensée de Lucain. Pharsal. m, H5 :
Ubertaa populi... libertate pont.
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU