‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 544 sur 672 · AU ROI DE POLOGNE · texte numérisé non relu

AU ROI DE POLOGNE

SUB LES VŒUX QUE LES PEUPLES DE SAXE FAI- SAIENT POUR LE RETOUR DE SA MAJESTÉ.

C'est trop longtemps, grand roi, différer ta promesse, Et d'un peuple qui t'aime épuiser les désirs ; Reviens , de ta patrie en proie à la tristesse , Calmer les déplaisirs.

Elle attend ton retour comme une tendre épouse Attend son jeune époux absent depuis un an», Et que retient encor sur son onde jalouse L'infidèle Océan.

Plongée, à ton départ, dans une nuit obscure, Ses yeux n'ont vu lever que de tristes soleils ! Rends-lui , par ta présence, une clarté plus pure 3, Et des jours plus vermeils.

Mais non , je vois l'erreur du zèle qui m'anime ; Ta patrie est partout , grand roi , je le sais bien , Où peut de tes États le bonheur légitime Exiger ton soutien.

Les peuples nés aux bords que la Vistule arrose Sont, par adoption , devenus tes enfants; Tu leur dois compte enfin (le devoir te l'impose) De tes jours triomphants.

N'ont-ils pas vu ton bras, au milieu des alarmes, Même avant qu'à ta loi leur choix les eût soumis, Faire jadis l'essai de ses premières armes Contre leurs ennemis ?

1 Frédéric-Auguste II , électeur de Saxe et roi de Pologne , né àDresde le 12 mai 1670; mort à Varsovie le ierfévrier 1733. On cite de lui des mots pleins de bonté et de sagesse. « J'ai été établi de Dieu, disait-il, pour protéger mes sujets, sans exception, et pour les maintenir dans leurs privilèges, conformément aux lois du royaume. »

2 Elle attend ton retour comme une tendre épouse , etc. Cette comparaison , pleine de grâce et de. sensibilité, est encore empruntée d'Horace, qui la devait lui-même à Homère, Odyssée, liv. XVI, v. 17; avec cette différence cependant que , dans Horace , la patrie implorant le retour d'Auguste , est comparée à une mère inquiète sur l'absence trop prolongée d'un lils chéri , que les vents jaloux ont ravi à sa tendresse :

Ut mater juvenem, quem Notas invide Flatu Carpathii trans maris sequora Cunctantem spatio longius annuo

Dulci distinct a dômo , Votis omnibusque , et preclbus vocat , Curvo nfc faciem litore demovet; Sic desideriis , etc.

3 Rends-lui, par ta présence, une clarté plus pure, etc. Autre imitation d'Horace :

. . . Vultus ubi tuus

Affnlstt populo , gratior it dies.

Et soles meUus nitent.

Cent fois d'une puissance impie et sacrilège Leurs yeux t'ont vu braver les feux , les javelots ; Et , le fer à la main , briguer le privilège De mourir en héros.

Ce n'est pas que le feu de ta valeur altière IS'eût pour premier objet la gloire et les lauriers; Tu ne cherchais alors qu'à t'ouvrir la barrière Du temple des guerriers.

En mille autres combats , sous l'œil de la Victoire , Des plus affreux dangers affrontant le concours , Tu semblais ne vouloir assurer ta mémoire Qu'aux dépens de tes jours.

Telle est de tes pareils l'ardeur héréditaire x ; Ils savent qu'un héros , par son rang exalté , Ne doit qu'à la vertu ce qu« doit le vulgaire A la nécessité.

Mais le ciel protégeait une si belle vie ; Il voulait voir sur toi ses desseins accomplis , Et par toi relever au sein de ta patrie Ses honneurs abolis.

Un royaume fameux , fondé par tes ancêtres , Devait mettre en tes mains la suprême grandeur, Et ses peuples par toi voir de leurs premiers maîtres Revivre la splendeur.

En vain le Nord frémit , et fait gronder l'orage Qui sur eux tout à coup va fondre avec effroi : Le ciel t'offre un péril digne de ton courage ; Mais il combat pour toi.

Ce superbe ennemi des princes de la terre ■ , Contre eux, contre leurs droits, si fièrement armé, Tombe, et meurt foudroyé par le même tonnerre Qu'il avait allumé.

Tu règnes cependant ; et tes sujets tranquilles M vent, sous ton appui , dans un calme profond, A couvert des larcins et des courses agiles Du Scythe vagabond.

Les troupeaux rassurés broutent l'herbe sauvage3 ;

1 Telle est de tes pareils l'ardeur héréditaire, etc. L'éloge était mérité ; et l'on sait tout ce qu'Auguste II eut de combats à livrer, d'intrigues et de ressorts à faire mouvoir, pour se maintenir sur le trône chancelant de la Pologne. Il n'en fut pas de même de son successeur, qui, malgré ses malheurs et la droiture de ses intentions, a laissé une mémoire peu recommaudable.

2 Ce superbe ennemi, etc. Le roi de Suède, Charles XII, tué le 30 novembre I7l8rau siège de Frédéricshall.

3 Les troupeaux rassurés, etc. Horace, dans l'ode déjà citée, et que Rousseau rappelle fréquemment ici :

Tutus bos etenim rura perambulat :

ODES, LIVRE IV

Le laboureur content cultive ses guérets ; Le voyageur est libre , et sans peur du pillage Traverse les forêts.

Le peuple ne craint plus de tyran qui l'opprime; Le faible est soulagé, l'orgueilleux abattu ; La force craint la loi ; la peine suit le crime ; Le prix suit la vertu.

Grand roi , si le bonheur d'un royaume paisible Fait la félicité d'un prince généreux , Quel héros couronné, quel monarque invincible Fut jamais plus heureux ?

Quelle alliance enfin plus noble et plus sacrée , Éternisant ta gloire en ta postérité, Pouvait mieux affermir l'infaillible durée De ta prospérité ?

Ce sont là les faveurs dont la bonté céleste A payé ton retour au culte fortuné « Que tes pères , séduits par un guide funeste , Avaient abandonné.

N'en doute point, grand roi : c'est l'Arbitre suprême Qui , pour mieux t'élever , voulut t'assujettir, Et qui couronne en toi les faveurs que lui-même Daigna te départir.

C'est ainsi qu'autrefois dans les eaux de sa grâce Des fiers héros saxons il lava les forfaits , Afin de faire un jour éclater sur leur race Sa gloire et ses bienfaits.

L'empire fut le prix de leur obéissance 2 : Il choisit les Othons, et voulut, par leurs mains , Du joug des Albérics et des fers de Crescence Affranchir les Romains.

Dès lors (que ne peut point un exemple sublime Transmis des souverains au reste des mortels ! ) L'univers vit partout un encens légitime Fumer sur ses autels.

Des héros de leur sang la piété soumise Triompha six cents ans avec le même éclat, Sans jamais séparer l'étendard de l'Église Des drapeaux de l'État.

Nutrit rura Ceres , etc

Cnlpam pœna premll cornes.

1 A payé ton retour au Culte fortuné , etc. L'électeai (11' Saxe avait abjuré le luthéranisme et embrassé la croyance religieuse des Polonais.

* L'empire fut le prix, etc. Othon I", duc de Saxe, fui créé empereur des Romains en 936, âgé seulement de quatorze ans.

J. B. ROUSSEAU

Rome enfin ne voyait dans ces augustes princes Que des fils généreux qui , fermes dans sa loi , Maintenaient la splendeur de leurs vastes provinces Par celle de la foi.

O siècles lumineux ! votre clarté célèbre Devait-elle à leurs yeux dérober son flambeau ? Fallait-il que la nuit vînt d'un voile funèbre Couvrir un jour si beau ?

L'héritier de leur nom , l'héritier de leur gloire *, Ose applaudir, que dis-je ? ose appuyer l'erreur, Et d'un vil apostat, l'opprobre de l'histoire, Adopter la fureur.

L'auguste Vérité le voit s'armer contre elle; Et , sous le nom du ciel combattant pour l'enfer, Tout le rsord révolté soutenir sa querelle Par la flamme et le fer.

Ah ! c'en est trop ! je cède à ma douleur amère ; Retirons-nous , dit-elle , en de plus doux climats , Et cherchons des enfants qui du sang de leur mère Ne souillent point leurs bras.

Fils ingrat, c'estpar toi que mon malheur s'achève; Tu détruis mon pouvoir, mais le tien va finir : Un Dieu vengeur te suit : tremble ! son bras se lève Tout prêt a te punir.

Je vois , je vois le trône où ta fureur s'exerce Tomber sur tes neveux de sa chute écrases . Comme un chêne orgueilleux que l'orage renverse Sur ses rameaux brisés 2.

Mais sur ce tronc aride une branche élei i Doit un jour réparer ses débris éclatants . Par mes mains et pour moi nourrie et conservée Jusqu'à la fin des temps.

Rejeton fortuné de cette tige illustre , Un prince aimé des ci eux rentrera sous mes lois ; Et mes autels détruits reprendront tout le lustre Qu'ils eurent autrefois.

Je régnerai par lui sur des peuples rebelles; Il régnera par moi sur des peuples soumis; Et j'anéantirai les complots infidèles De tous leurs ennemis.

1 L'héritierde leur nom... ot rr ur.La réforme

de Luther, embrassée avec chaleur, dès son origine, par les électeurs (!■■ Saxe el de Brandebourg.

1 La branche aînée de la maison de Saxe (ut dépossédée de l'électoral en 1647, pour cause de lutlieranisme.

ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

Peuples vraiment heureux ! veuillent les destinées De son empire aimable éterniser le cours ; Et, pour votre bonheur, prolonger ses années Aux dépens de vos jours !

Puisse l'auguste fils qui marche sur ses traces ', Et que le ciel lui-même a pris soin d'éclairer, Conserver à jamais les vertus et les grâces Qui le font adorer !

Digne fruit d'une race en héros si féconde , Puisse-t-il égaler leur gloire et leurs exploits , Et devenir, comme eux , les délices du monde, Et l'exemple des rois !

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