‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 550 sur 672 · SUR L'AFFECTATION DU STYLE · texte numérisé non relu

SUR L'AFFECTATION DU STYLE

Que dis-tu, naïf Saint-Amand , Du goût de nos odes hautaines ?

1 Le pinceau de Zeuxis. Jacques-André-Joseph Aved, peintre qui se fit, de son temps, un certain nom dans le genre du portrait. Il fut l'intime ami de Rousseau , et le lui prouva dans des circonstances difficiles. — Né à Douai, en 1702; mort à Paris, en 1766.

2 C'est le vers de Martial que Rousseau désirait que l'on plaçât , et qui fut mis en effet au bas de son portrait :

Certior In nostro carminé vultus erit

Liv. VU , épig. 8ï.

3 Cette pièce, l'un des premiers essais de l'auteur, avait été conservée par Louis Racine, qui l'envoya à Brossette, en 1741, non comme belle, dit-il, mais comme curieuse. Nous sommes à cet égard de l'avis de Racine , et comme lui nous pensons également que, quand un homme a été aussi loin , on est hien aise de voir d'où il est parti. C'est ce qui nous a engagés à placer immédiatement ces stances à côté de Yode à la Postérité. C'est en lixant ainsi les deux points extrêmes de la carrière, que l'on peut donner une idée plus juste de l'athlète qui l'a parcourue.

Il est perdu, ce ton charmant Sur lequel tu chantais les tiennes.

Ce ne sont plus que mots pompeux, Que labyrinthe ténébreux De phrases qu'on veut que j'entende.

De grâce , viens ; redonne- moi Cet heureux ton , mort avec toi :

Mon siècle, hélas! te redemande.

Ennuyés de tant de liqueurs, De vins fumeux , de bonne chère ; Désormais , plus sobres buveurs , Nous soupirons après l'eau claire.

Beau ruisseau , sur tes bords assis , Je viens de mes sens obscurcis Dissiper la vapeur impure.

Loin d'ici tout page ou valet , Ma main sera mon gobelet :

Rien n'approche de la nature.

Ne donnons pas un plus long cours A cette utile métaphore :

Mon siècle n'a que trop recours A ce voile qu'on double encore.

D'où nous vient ce style tendu ?

Est-ce un crime d'être entendu ?

Pourquoi cette contrainte extrême ? Est-ce ceci?... non, c'est cela...

Et de quoi disputez-vous là?

L'auteur ne le sait pas lui-même.

Le Français n'aurait-il donc plus Cet air aisé qu'il tient des Grâces, Et que tous nos voisins perclus N'imitent que par des grimaces?

Il est encor, cet air charmant , Dans le geste et l'habillement; Tout en nous encor le respire :

Mais, témoin nos derniers écrits, Cet air n'est plus dans nos esprits.

Que je suis honteux de le dire !

Il n'est plus de ces tours heureux Faits tout exprès pour la pensée , Où , telle qu'une étoile aux cieux , Elle étincelait enchâssée.

Jadis couchés près d'Apollon, Sur les fleurs du sacré vallon , Nos poètes enfantaient leurs rimes :

A ujourd'hui , le cothurne au pied , Ce n'est plus que sur son trépied Qu'ils prononcent leurs vers sublimes.

Chaque vers est un trait d'esprit

STANCES

Que le mien eroit d'abord entendre.

Je relis le céleste écrit , Et je ne puis plus le comprendre.

J'y cherche l'éclair que j*ai vu , Ou, pour mieux dire, que j'ai cru Voir luire à travers le nuage.

C'est l'effet des fausses lueurs :

Tout est dans l'esprit des lecteurs , Tandis que rien n'est dans l'ouvrage.

Nouvel écueil non moins fatal, Où brisent nos rimeurs célèbres, L'obscurité n'est pas leur mal , Leur sens s'offre assez sans ténèbres.

Mais de mots nerveux et forcés , Toujours leurs vers encuirassés Disent plus qu'ils ne doivent dire :

Vains et communs dans leurs propos, Ils marchent armés de grands mots, Que la sotte ignorance admire.

Leur Apollon toujours grondeur Met en pièces tout ce qu'il touche.

Son chagrin est pis que fureur, Et son rire même est farouche.

S'il soupire pour quelque Iris, Ses soupirs, d'orages nourris,

Sont autant d'éclats de tonnerre; Et dans sa bouche le hautbois Epouvante le dieu des bois , Et sa flûte appelle la guerre.

Fuyez ces terribles rimeurs, Jeunes Nymphes , Grâces iideles :

Vous êtes le charme des cœurs ; Mais vous n'êtes pas assez belles.

De vos attraits trop délicats Us ne sentent point les appas ; Le faux grand pique seul leur verre.

Peignent-ils l'Amour : c'est Pluton :

La tendre Vénus est Junon , Et Chloris, l'austère Minerve.

Des excès ennemis du beau L'affectation est la mère.

Toujours avides du nouveau , Nous gâtons tout pour trop bien faire.

Tyrans de notre propre esprit , Jamais rien n'est assez bien dit , S'il n'est mieux dit qu'on ne doit dire. Sages arbitres de nos vers , Proscrivez ces vices divers, En couronnant cette satire.

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