CIRCÉ
Sur un rocher désert, l'effroi de la nature , Dont l'aride sommet semble toucher les cieux, Circé , pâle , interdite , et la mort dans les yeux ,
Pleurait sa funeste aventure.
Là , ses yeux errants sur les flots , D'Ulysse fugitif semblaient suivre la trace. Elle croit voir encor son volage héros ; Et, cette illusion soulageant sa disgrâce ,
Elie le rappelle en ces mots, Qu'interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :
Cruel auteur des troubles de mon âme, Que la pitié retarde un peu tes pas : Tourne un moment tes yeux sur ces climats; Et , si ce n'est pour partager ma flamme , Reviens du moins pour hâter mon trépas.
Ce triste cœur, devenu ta victime , Chérit encor l'amour qui l'a surpris ; Amour fatal ! ta haine en est le prix : Tant de tendresse , ô dieux ! est-elle un crime , Pour mériter de si cruels mépris ?
Cruel auteur des troubles de mon âme, Que la pitié retarde un peu tes pas : Tourne un moment tes yeux sur ces climats ; Et , si ce n'est pour partager ma flamme , Reviens du moins pour hâter mon trépas.
C'est ainsi qu'en regrets sa douleur se déclare ;
1 « La cantate de Circé est un morceau à part; elle a toute l'élévation des plus belles odes de Rousseau , a\ ce plus de variété : c'est un des chefs-d'œuvre de la poésie française. La course du poëte n'est pas longue ; mais il la fournit d'un élan qui rappelle celui des chevaux de Neptune, dont Homère a dit qu'en trois pas ils atteignaient auv bornes du monde.» (L\ Harpe. )
j. b. rousseau.
Mais bientôt, de son art employant le secours , Pour rappeler l'objet de ses tristes amours , Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténare . Les Parques , Aémésis, Cerbère , Phlégéton , Et l'inflexible Hécate, et l'horrible Alecton. Sur un autel sanglant l'affreux bûcher s'allume , La foudre dévorante aussitôt le consume ; Mille noires vapeurs obscurcissent le jour ; Les astres de la nuit interrompent leur course ; Les fleuves étonnés remontent vers leur source; Et Pluton même tremble en son obscur séjour.
Sa voix redoutable Trouble les enfers; Un bruit formidable Grondedans les airs; Un voile effroyable Couvre l'univers; La terre tremblante Frémit de terreur; L'onde turbulente Mugit de fureur ; La lune sanglante Recule d'horreur.
Dans le sein de la mort ses noirs enchantements
Vont troubler le repos des ombres ; Les mânes effrayés quittent leurs monuments ; L'air retentit au loin de leurs longs hurlements ; Et les vents , échappés de leurs cavernes sombres , Mêlent à leurs clameurs d'horribles sifflements. Inutiles efforts ! amante infortunée, D'un dieu plus fort que toi dépend ta destinée : Tu peux faire trembler la terre sous tes pas , Des enfers déchaînés allumer la colère ; Mais tes fureurs ne feront pas Ce que tes attraits n'ont pu faire1.
Ce n'est point par effort qu'on aime , L'Amour est jaloux de ses droits ; Il ne dépend que de lui-même , On ne l'obtient que par son choix.
Tout reconnaît sa loi suprême, Lui seul ne connaît point de lois.
Dans les champs que l'hiver désole, Flore vient rétablir sa cour ; L'Alcyon fuit devant Éole ; Éole le fuit à son tour :
Quid tibi prof uerunt , Circe . Perscides lierbie , Quum sua Neritias abstulil aura rates?
Vertere fju.T poteras hommes in mille tiguras, Non poteras antmi vertere jura t ni.
Ovid. Rcmcd. Ainor. v. 263 et suir.
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Mais sitôt que l'Amour s'envole , Il ne connaît plus de retour
CEPHALE1.
La nuit d'un voile obscur couvrait encor les airs, Et la seule Diane éclairait l'univers,
Quand de la rive orientale, L'Aurore, dont l'Amour avance le réveil ,
Vint trouver le jeune Céphale, Qui reposait encor dans le sein du sommeil. Elle approche, elle hésite, elle craint , elle admire ;
La surprise enchaîne ses sens ; Et l'amour du héros, pour qui son cœur soupire, A sa timide voix arrache ces accents :
Vous qui parcourez cette plaine2, Ruisseaux , coulez plus lentement; Oiseaux , chantez plus doucement; Zéphyrs , retenez votre haleine.
Respectez un jeune chasseur Las d'une course violente ; Et du doux repos qui l'enchante, Laissez-lui goûter la douceur.
Vous, qui parcourez cette plaine, Ruisseaux, coulez plus lentement; Oiseaux , chantez plus doucement ; Zéphyrs , retenez votre haleine.
Mais, que dis-je? où m'emporte une aveugle tendresse? Lâche amant , est-ce là cette délicatesse
Dont s'enorgueillit ton amour?
Viens-je donc en ces lieux te servir de trophée?
Est-ce dans les hras de Morphée Que Ton doit d'une aniantè attendre le retour?
1 Apollodore, liv. III, chap. xv, distingue deux personnages mythologiques, connus sous le nom de Céphale; l'un fut le mari de cette Procris, dont Ovide a chanté les amours et les malheurs, Métam. liv. VIL Tous deux furent aimés de l'Aurore ; mais l'époux de Procris ne voulut point lui sacrifier ses premiers feux, et l'on sait la vengeance cruelle qu'elle en tira. Celui dont il s'agit ici était fils de Mercure et de Hersé ; il eut de l'Aurore un fils nommé Tithon.
2 fous qui parcourez cette plaine, etc. Ces stances délicieuses , où le sentiment de la chose est dans le nombre même et l'harmonie du vers , rappellent le sommeil d'Issé , et la charmante cantatille d'Apollon.
Vous , ruisseaux amoureux de cette aimable plaine , Coulez si lentement , et murmurez si bas ,
Qu'Issé ne vous entende pas !
Zéphyrs , remplissez l'air d'une fraîcheur nouvelle ;
Et vous, Échos, dormez comme elle!
Ces vers sont de la Moite , aussi supérieur à Rousseau dans l'opéra, que ce dernier l'est à la Motte dans tous les autres genres lyriques.
Il en est temps encore , Céphale , ouvre les yeux :
Le jour plus radieux Va commencer d'éclore, Et le flambeau des cieux Va faire fuir l'Aurore.
Il en est temps encore , Céphale , ouvre les yeux.
Elle dit , et le dieu qui répand la lumière , De son char argenté lançant ses premiers feux , Vint ouvrir, mais trop tard , la tranquille paupière D'un amant à la fois heureux et malheureux. Il s'éveille , il regarde , il la voit , il l'appelle :
Mais , ô cris , ô pleurs superflus !
Elle fuit , et ne laisse à sa douleur mortelle Que l'image d'un bien qu'il ne possède plus. Ainsi l'Amour punit une froide indolence : Méritons ses faveurs par notre vigilance.
N'attendons jamais le jour ; Veillons quand l'Aurore veille :
Le moment où l'on sommeille N'est pas celui de l'Amour.
Comme un Zéphyr qui s'envole , L'heure de Vénus s'enfuit , Et ne laisse pour tout fruit Qu'un regret triste et frivole.
N'attendons jamais le jour ; Veillons , quand l'Aurore veille :
Le moment où l'on sommeille , N'est pas celui de l'Amour.