AUX MUSES
Filles du ciel , chastes et doctes Fées , Qui , des héros consacrant les trophées , Garantissez du naufrage des temps Les noms fameux et les faits éclatants ; Des vrais lauriers sages dispensatrices , Muses ! jadis mes premières nourrices , De qui le sein me fit , presque en naissant , Téter un lait plus doux que nourrissant ; Je vous écris , non pour vous rendre hommage D'un vain talent que dès mon plus jeune âge A cultivé votre amour maternel , Mais pour vous dire un adieu solennel.
— Quel compliment! quelle hrusque incartade! Me direz-vous : d'où vient cette boutade? De quoi se plaint ton esprit ulcéré?
N'est-ce pas toi qui , sur ce mont sacré, Si périlleux à qui veut s'y produire, Vins nous prier de vouloir te conduire , Nous demander, par des vœux assidus, Des dons souvent sans succès attendus, Et, loin encor des sommets du Parnasse, Sur le coteau briguer une humble place? Ton rang enfin y fut marqué par nous ; Et si ce rang, à ton chagrin jaloux Paraît trop bas , près des places superbes Des Sarrasins , des Racans , des Malherbes ■ ;
1 Jean-François Sarrasin , poêle français fort estimé de son temps, loué en plus d'un endroit par Boileau lui-même, et à peu près inconnu aujourd'hui. Il y a cependant de forl belles choses dans son ode à Calliope , sur la bataille de Leus , et de très-bonnes plaisanteries dans son poème de Dulot vaincu, ou la défaite des Bouts-rimes. Son ouvrage le plus considérable en prose est la Conspiration de ff'alstein. II était né en IG03, et mourut, en 1654, du chagrin d'avoir déplu au prince de Conti, de >nt il était secrétaire. — Honorât DE BtL'ii., marquis de Racan, a conservé un peu plus de célébrité ; et quoique l'on ne s'écrie plus avec Boileau :
Que Racan , dans l'églogue , en charme les forets ,
on cite encore ses Bergeries. Né en 1589, mort en IG70. — Voyez , sur Malherbe , la note i de l'ode vi du troisième livre.
Contente-toi de médiocrité,
Et songe au moins au peu qu'il t'a coûté :
A peine encore as-tu compté six lustres.
Tâche à monter du moindre aux plus illustres :
Dans ton été ce n'est point un affront
D'être arrivé sur le penchant du mont;
Tandis qu'on voit tant d'aspirants timides ,
Marchant toujours sans boussole et sans guides,
Par des sentiers durs , pénibles et longs ,
A soixante ans ramper dans les vallons.
Ose franchir des bornes importunes :
Va, cours tenter des routes moins communes ,
Et cherche enfin , par des travaux constants,
A mériter.... — Muses, je vous entends :
Vous m'offririez le laurier d'Euripide,
Si , comme lui , dans quelque roche aride ,
Pour recueillir mon esprit dissipé,
J'allais chercher un sépulcre escarpé;
Si je pouvais, sublime misanthrope,
Fuir les humains pour suivre Calliope ;
A tous plaisirs constamment renoncer;
Le jour écrire , et la nuit effacer,
Sécher six mois sur les strophes d'une ode;
Et, de moi-même Aristarque incommode ',
A vous poursuivre épuiser mes chaleurs ,
Pour vous ravir quelqu'une de ces fleurs
Qu'à pleines mains , pour tant d'autres avares,
Vous prodiguez aux Chaulieux , aux la Fares.
Non , non , jamais , de vos dons trop épris ,
Je n'obtiendrai vos lauriers à ce prix :
J'abjurerais et Phébus et Minerve,
Si , possédé d'une importune verve,
Il me fallait , pour de douteux succès ,
Passer ma vie en d'éternels accès;
Toujours troublé de fureurs convulsives,
De mon plancher ébranler les solives;
Et rejetant toute société ,
Écrire en sage , et vivre en hébété.
Si quelquefois je cours chercher votre aide,
C'est moins par choix que ce n'est par remède.
La solitude est mon plus grand effroi :
1 Aristarque , célèbre grammairien de Samos , fut l'un des savants chargés par Ptolémée de publier l' Iliade et VOdyssée d'Homère. Il iil preuve, dans celte importante révision, d'une critique si sage et si judicieuse, que son nom a toujours désigne depuis uu censeur juste, profond et éclairé.
EPITRES
Je crains l'ennui d'être seul avec moi ;
Et j'ai trouvé ce faible stratagème
Pour m'éviter, fugitif de moi-même.
De là sont nés ces écrits bigarrés ,
Fous, sérieux, profanes et sacrés,
Où je dépeins , non des mœurs trop volages ,
Mais seulement les diverses images
Qui m'ont frappé , selon les temps divers
Où mon ennui m'a fait cbercher des vers.
Vous me direz qu'au moins pour ce service A vos bienfaits je dois quelque justice ; Que c'est par vous qu'à vingt ans parvenu , Né comme Horace1, aux hommes inconnu, Bien moins que lui signalé sur la scène, J'ai cependant trouvé plus d'un Mécène; Que par votre aide , à la cour moins caché 2, Souffert des grands , quelquefois recherché , J'ai, par bonheur, esquivé le naufrage Du ridicule où jette l'étalage Du nom d'auteur, surtout en ce temps-ci. Oui , j'en conviens ; mais c'est par vous aussi Que sont venus mes ennuis , mes tortures, Tous ces complots, ces lâchés impostures, Ces noirs tissus que m'ont vingt fois tramés De vils rimeurs contre moi gendarmés; Car il n'est point de fou mélancolique Plus effréné qu'un auteur famélique, Qui , sur les quais , sans avoir été lu , Voit expirer son livre vermoulu :
Et par malheur, si dans cette furie A ses chagrins se joint la raillerie De quelque auteur d'opprobres moins couvert , Tout l'Océan, cent voeux à saint Hubert3, Ne feraient rien sur la rage canine Que ce mépris dans son cœur enracine.
Dès ce moment , par cent fausses rumeurs , Son noir venin se répand sur vos mœurs. Gardez-vous bien de cet homme caustique, S'écrîra-t-il ; fuyez ce frénétique :
Dans ses brocards aucun n'est ménagé; C'est un serpent , un diable , un enragé Que rien n'apaise, et qui dans ses blasphèmes Déchire tout, jusqu'à ses amis mêmes 4.
Vous allez être inondé de chansons :
1 Non opro me claro natura pâtre , non ego circum Me Saturciano vectarl nira eaballo; Sed , ijiioii eram , narro , etc.
IIorat. Scrm. I , Sat. ti , S8.
1 Dans sa jeunesse, et lorsqu'il y suivait le directeur général Rouillé du Coudray.
3 Allusion aux remèdes que l'on emploie, au saint que l'on invoque contre l'hydrophobie.
Dummodo rlsum
' Exrutiat silii , non hic cutqoam parce! amlco.
ii.m'.a il. fat. iv, m.
Que je vous plains! — Mais nous le connaissons;
Ce n'est point là du tout son caractère .
II est (idèle, équitable, sincère;
De sa vertu Vauban même fait cas :
Il s'y connaît. — Ne vous y Oez pas!
C'est un matois; il fait le bon apôtre :
Il paraît doux et civil comme un autre;
Mais, dans le fond, c'est le plus noir esprit!...
Voilà comment sa haine vous flétrit ; Voilà les coups que le traître vous porte. Si par bonheur cette imposture avorte, Bientôt son flel, fécond en trahisons, Fera courir de maisons en maisons , Mille placards qui vous chargent de crimes , Lettres d'avis, libelles anonymes, Becours grossier, et toujours sans effet, Mais des brouillons l'ordinaire alphabet; Et priez Dieu qu'il préserve la ville De tout bon mot, satire, ou vaudeville, Et de tous vers sous le manteau portes ; Car à coup sûr ils vous seront prêtés. Si leur secours manque à votre adversaire, Dans le besoin lui-même en saura faire , Fabriquera vingt infâmes couplets, Tels qu'au milieu des plus grossiers valets A les chanter Liniere ' aurait eu honte, Et qui seront écrits sur votre compte.
Dans les cafés, dans les plus vils réduits, Il prendra soin de semer ses faux bruits, Vous décrira comme un monstre indomptable, Aux rois , aux grands, à l'État redoutable; Et séduira peut-être en quelque point Son sot ami, qui ne vous connaît point.
O fol amour d'une vaine fumée!
Fruit dangereux d'un peu de renommée!
Muses, voilà les chagrins , les dégoûts , Que vos présents.... — Halte-là, direz-vous : Tous ces discours, ces cris que du Parnasse Fait retentir l'obscure populace, Dont sans raison tu conçois tant d'effroi , Qui les excite ? est-ce nous? est-ce toi? C'est par nos soins que ton esprit docile , Prenant pour guide et Térence et Virgile, Dans leur école a de bonne heure appris A distinguer des solides écrits Ces \ains amas d'antithèses pointues, D'expressions flasques et rebattues, Dont nous voyons tant d'auteurs admirés Farcir leurs vers , du badaud révères :
1 On l'appelait commonémenl VAtht t <l Sentie, et n'avait disait on, de l'esprit que contre Dieu. 11 tournait passablement une épigramme; il en lit contre Despréaux , qui le lui rendi' bien. Voyei Épit. vu, B9. drtpoit. u, loi.
622 ŒUVRES POETIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Voilà tout l'art , voilà tous les mystères
Que t'ont appris nos leçons salutaires. Mais ces leçons t'ont-elles engagé A brocarder un auteur affligé , Assez puni de l'orgueil qui l'enivre, Et du malheur d'avoir fait un sot livre Par le chagrin d'entendre huer ses vers2 Et de se voir tout vif rongé de vers ? Est-il permis de braver sur l'échelle Un patient jugé par la ïournelle?
Laissons-le pendre au moins sans l'insulter!
— Vous dites vrai ; mais comment l'éviter? Dès qu'un ouvrage a commencé de naître, Soit qu'au théâtre il se soit fait connaître , Soit que son titre orne les carrefours, Chacun en parle, au moins deux ou trois jours; Et si quelqu'un, sa sentence passée,
M'en vient à moi demander ma pensée :
Que dites-vous de ces vers chevillés,
De ces discours obscurs, entortillés?
Il faut parler. Que répondre? que faire?
Les admirer? — INon. — Et quoi donc ? — Te taire.
— Fort bien : l'avis est sensé ; grand merci : Je me tairai : mais faites taire aussi
Paris, la cour, les loges, le parterre, Tous ces sifflets plus craints que le tonnerre, Ces cris enfin d*un peuple mutiné, Dont mon vilain se voit assassiné.
— Laisse crier, et retiens ta critique , Répondez-vous : la censure publique Peut sur un fat s'exercer tout au long;
Mais toi , sois sage , et te tais. — Comment donc ?
Quand de ses vers un grimaud nous poignarde,
Chacun pourra lui donner sa nasarde,
L'appeler buffle et stupide achevé;
Et moi , pour être avec vous élevé ,
Te ne pourrai , sans faire un sacrilège ,
Me prévaloir d'un faible privilège
Que vous laissez aux derniers des humains?
S'il est ainsi , je vous baise les mains ,
Muses; gardez vos faveurs pour quelque autre.
j\e perdons plus ni mon temps ni le vôtre
Dans ces débats où nous nous égayons.
Tenez, voilà vos pinceaux, vos crayons :
Reprenez tout. J'abandonne sans peine
Votre Hélicon, vos bois, votre Hippocrène,
Vos vains lauriers, d'épine enveloppés,
Et que la foudre a si souvent frappés!
Car aussi bien , quel est le grand salaire
D'un écrivain au-dessus du vulgaire :
Quel fruit revient aux plus rares esprits
De tant de soins à polir leurs écrits ,
A rejeter les beautés hors de place ,
Mettre d'accord la force avec la grâce , Trouver aux mots leur véritable tour, D'un double sens démêler le faux jour, Fuir les longueurs, éviter les redites, Rannir enfin tous ces mots parasites Qui , malgré vous , dans le style glissés, Rentrent toujours , quoique toujours chassés? Quel est le prix d'une étude si dure?
Le plus souvent une injuste censure , Ou , tout au plus , quelque léger regard D'un courtisan, qui vous loue au hasard, Et qui peut-être avec plus d'énergie S'en va prôner quelque fade élégie.
Et quel honneur peut espérer de moins Un écrivain libre de tous ces soins , Que rien n'arrête , et qui , sûr de se plaire , Fait sans travail tous les vers qu'il veut faire? Il est bien vrai qu'à l'oubli condamnés, Ses vers souvent sont des enfants mort-nés : Mais chacun l'aime, et nul ne s'en défie; A ses talents aucun ne porte envie :
Il a sa place entre les beaux esprits ; Fait des sonnets , des bouquets pour Iris ; Quelquefois même aux bons mots s'abandonne , Mais doucement, et sans blesser personne; Toujours discret , et toujours bien disant , Et sur le tout aux belles complaisant.
Que si jamais, pour faire une œuvre en forme, Sur l'Hélicon Phébus permet qu'il dorme *, Voilà d'abord tous ces chers confidents, De son mérite admirateurs ardents , Qui , par cantons , répandus dans la ville , Pour l'élever dégraderont Virgile; Car il n'est point d'auteur si désolé, Qui dans Paris n'ait un parti zélé; Rien n'est moins rare : Un sot, dit la satire, Trouve toujours un plus sot qui l'admire.
A ce propos, on raconte qu'un jour Certain oison , gibier de basse-cour, De son confrère exaltant le haut grade, D'un ton flatteur lui disait : Camarade, Plus je vous vois, et plus je suis surpris Que vos talents ne soient pas plus chéris; Et que le cygne , animal inutile, Ait si longtemps charmé l'homme imbécile. En vérité, c'est être bien Gaulois De tant prôner sa ridicule voix !
Car, sans vouloir faire ici d'invective, Si vous avez quelque prérogative, C'est l'art du chant, dans lequel vous primez :
Nec fonte labra prolui caballino , Nec in bicipiti somniasse Parnasso Meroini , ut repente sic poeta prodirem.
Perse , Prolog-
ËPITRES, LIVRE I
Je m'en rapporte à nos oisons charmés,
Quand sur le ton de Pindare et d'Horace ',
Votre gosier lyriquement croasse.
Laissons là l'homme et ses sottes raisons ;
Mais croyons-en nos cousins les oisons.
Chantez un peu. Déjà d'aise saisie,
La basse-cour se pâme et s'extasie.
A ce discours notre oiseau , tout gaillard ,
Perce le ciel de son cri nasillard ;
El tout d'abord oubliant leur mangeaille,
Vous eussiez vu canards, dindons, poulaille,
De toutes parts accourir, l'entourer,
Battre de l'aile , applaudir, admirer ;
\ anter la voix dont Nature le doue,
Et faire nargue au cygne de Mantoue.
Le chant fini , le pindarique oison ,
Se rengorgeant, rentre dans la maison ,
Tout orgueilleux d'avoir, par son ramage,
Du poulailler mérité le suffrage.
Ainsi , souvent par la brigue porté , Un sot rimeur voit son nom exalté.
Je sais qu'enfin ses lauriers chimériques Ont tôt ou tard leurs ans ciimatériques; La modo passe, et l'homme ouvre les yeux. Mais supposons qu'un sort capricieux Fasse tomber ses grandeurs ruinées, Il a du moins joui quelques années Du même honneur qu'avec un pareil art Au bon vieux temps sut extorquer Ronsard ' ; Et quand la mort vient nous rendre visite, Achille est-il plus heureux que Thersiti ■'*
Tous ces discours sont fort beaux , direz-vous ; Mais revenons. Parle, et confesse-nous Qu'en tes écrits un peu trop de licence A certains bruits a pu donner naissance : Que ton courroux bien vite est allumé; El que le ciel en naissant t'a formé, Aux moindres traits que sur toi l'on décoche, l n peu malin! — Moi! d'où vient ce reproche? Où sont-ils donc, puisqu'il faut tout peser, Ces traits malins dont on peut m' accuser? Celui qui mord ses amis en cachette \
1 Toute cette tirade es) dirigée contre la Motte, dont les Odes jouissaient alors d'une réputation que la postérité D'à point continuée.
Pierre di Ronsard, né en 1825, mort en 1686, eut, de M» rivant, une si grande réputation, que mal écrire en français c'était, selon un proverbe du temps, donner un sou/flet Ji Ronsard :
Mats sa muse, on français, pariant grec et latin, v it dans l'âge suivant . par un retour grotesque . tomber de s. -s grands tsle I iste pédantesque.
,<rt. ]}<>< f.[. IM
tnsentem qui rodll amlcum .
O" n defendll . allô culpantc . solutoa
<.>iii captatrisus hoonnum . hmamque dlcai b
Qui rit tout bas des lardons qu'on leur jette,
(liez qui. pour vrai, le faux est publié,
Ou qui révèle un secret confié ,
\ oilà votre homme , et c'est sans injustice
Que vous pouvez le taxer de malice;
Cardes noirceurs le sucre envenimé
D'un pareil nom doit être diffamé .
Et non le sel d'un riant badinage ,
De la candeur ordinaire partage.
Si quelquefois, comme on voit tons les jours,
Un homme a table exerce ses discours
Sur quelque intrigue ou conte de la ville,
Qui, bien souvent, n'est pas mot d'Évangile,
Et qui pourtant touche à l'honneur des gens ,
Kn cas pareil pour lui plus indulgents ;
Pour peu qu'au gre de la troupe charmée .
De quelque esprit l'histoire soit semée,
Notre conteur passera pour plaçant ,
Pour galant homme , et point pour médisant :
Et moi , vexé par vingt bouches impures
Je n'aurai pu repousser les injures
De deux ou trois que je n'ai point nomne - .
El qui, déjà du public diffamés,
Sont reconnus à leur ignominie,
Plutôt qu'aux vers qu'enfanta mon génie!
Que si d'un seul légèrement frapj é .
En badinant le nom m'est échappé,
Est-ce un forfail a décrier ma veine?
Il dites-moi : Quand jadis la Fontaine ,
De son pays l'homme le moins mordant
Et le plus doux, mais nomme cependant .
De ses bons mots sur plus d'une matière,
Contre Lulli , Quinault et Furetière,
Fit rejaillir l'enjoùment bilieux .
Fut-il traite d'auteur calomnieux?
Tout vrai poète est semblable à l'abeille :
C'est pour nous seuls que l'aurore l'éveille ,
El qu'elle amasse, au milieu des chaleurs .
Ce miel si doux tiré >\u suc des Oeurs :
Mais la nature, au moment qu'on l'offense,
Lui lit présent d'un dard pour sa dl ù -
D'un aiguillon qui , prompt a la venger,
Cuit plus d'un jour à qui l'ose outrager.
.l'entends d'ici , Muses, votre réponse : Tous ces arrêts que la haine prononce, Ces vains propos exhalés dans les airs . Ne Boni qu'un rien près d'un écrit en w L'ouvrage rote . et le discours B'envole '. Plus d'une fois ta piquante li\ perbole
\ te-, censeurs a BU donner leur fait :
: commbH (arorc Qui aeqntt Me ntger esl bnac ta , Roanne . en
Uurat. Scmi. I . ,v;f. vi.
Nesctt toi mlsaa revertt
624 ŒUVRES POETIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Mais contre toi , réponds-nous , qu1ont-ils fait ?
— Ce qu'ils ont fait ! demandez aux fruitières , De leurs écrits prodigues héritières.
Oui , contre moi , vous qui me censurez , Vous les avez mille fois inspirés.
— Nous ! Point du tout : à tort tu nous accuses. Si contre toi , sans consulter les Muses ,
Ils ont écrit quelques vers discourtois , C'est malgré nous qu'ils sont faits. — Je le crois : Passons. Eh hien ! si leur troupe futile N'a contre toi qu'une rage inutile , Poursuivez-vous, qu'un courroux sans pouvoir, Que crains-tu tant ? et que peux-tu prévoir ?
— Ce que je crains? Vous allez le connaître , Dans un seul mot de Despréaux mon maître : « Vos ennemis prônent de tous côtés,
« Lui disait-on , que vous les redoutez ; « Que vous craignez leur vaste compagnie... « — Ils ont raison ; je crains la calomnie , » Répondit-il. Et quel ravage affreux N'excite point ce monstre ténébreux, A qui l'Envie, au regard homicide, Met dans les mains son flambeau parricide; Mais dont le front est peint avec tout l'art Que peut fournir le mensonge et le fard ? Le faux Soupçon , lui consacrant ses veilles , Pour l'écouter ouvre ses cent oreilles ; Et l'Ignorance , avec des yeux distraits , Sur son rapport prononce nos arrêts.
Voilà quels sont les infidèles juges A qui la Fraude , heureuse en subterfuges , Fait avaler son poison infernal ; Et tous les jours, devant leur tribunal, Par les cheveux l'innocence traînée, Sans se défendre est d'abord condamnée.
Votre ennemi passe en vain pour menteur. « Messieurs , » disait un fameux délateur Aux courtisans de Philippe son maître, « Quelque grossier qu'un mensonge puisse être, « Ne craignez rien, calomniez toujours : « Quand l'accusé confondrait vos discours , « La plaie est faite; et, quoiqu'il en guérisse, « On en verra du moins la cicatrice. » Où donc aller ? quel mur, quel triple airain Nous sauvera d'une invisible main ?
Est-il mortel qui s'en puisse défendre ? [dre , — Sans doute. — Et qui ? — L'homme qui sait atten- Concluez-vous. Vainement l'art obscur Sur la vertu jette son voile impur ; La vérité tôt ou tard se relève , Le rayon perce, et le nuage crève.
Sois de toi-même un sévère inspecteur, Et ne crains rien. Quant à ce peuple auteur,
Dont tu n'as pu prévenir la disgrâce,
Nous leur dirons, nous mettant à ta place :
Or çà , messieurs, plus d'animosité;
Faisons la paix , et signons un traité :
Depuis longtemps je souffre vos murmures,
Vos cris aigus, vos chaleurs, vos injures,
Sans qu'en mes vers nul de vous énoncé
Ait eu sujet de se croire offensé.
Je ferai plus : continuez d'écrire,
Je vous promets de ne vous jamais lire ,
De n'outrager ni vous ni votre esprit ,
Et d'oublier que vous ayez écrit ,
Pourvu qu'enfin , plus modérés, plus sages ,
A votre tour vous cessiez vos outrages ;
Que vous daigniez parler, ou moins, ou mieux,
Des mœurs d'un homme éloigné de vos yeux ;
Et n'insulter, épargnant ma personne ,
Qu'à mes écrits , que je vous abandonne.
Cela s'entend , et c'est parler d'accord :
Y souscris-tu ? — Muses , je le veux fort.
Dès ce moment j'approuve et ratifie
Ce grand traité , que je leur signifie.
Mais , par hasard , si ce palliatif
N'opère rien sur leur esprit rétif,
Si leur babil, si leur bruit continue?...
— Alors tu peux , sans plus de retenue , Les démasquer, et rabattre leurs coups ; Et si tu crois avoir besoin de nous , Pour réprimer leurs langues médisantes , Nous t'aiderons. Tu peux , par ces présentes, De notre part le leur faire savoir.
— Suffit. Adieu, Muses , jusqu'au revoir.