A M. LE BARON DE BRETEUIL
Illustre appui d'une muse agitée, Morte trois ans. et puis ressuscitée Par le pouvoir de ce sa<re enchanteur, De mon naufrage heureux réparateur, l'a r qui ma barque errante et vagabonde Fut dérobée au caprice (le l'onde; Puisque sa loi , que je dois respecter, Sur rilclicon m'oblige a remonter, Daignez, de grâce, a votre heure commode, Vous qui vivez aux sources de la mode,
1 /'«y nlans Ovide, \ • ■">"". Il llictaniorpliose (1rs Glles •! Piérus , changées en pi , follement disputé aux
Muses M' |ni\ du chant
? Introducteur des ambassadeurs . et père de cette marquise du Chalet, si célèbre par ses liaisons avec Voltaire, et succès dans un genre d'études qui n'esl pas communément celui des dames, mais qu'elle savait fort bien concilier avec les goûts, les occupations et les agréments de v i sa .
OEUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Me dire un mot du style et des écrits
Qui sont en vogue aujourd'hui dans Paris :
Car vous savez qu'un air de mode impose
A nos Français , plus que toute autre chose ,
Et que par là le plus mince oripeau
Se vend parfois mieux que l'or le plus beau.
J'ai vu le temps , mais , Dieu merci ! tout passe , Que Calliope au sommet du Parnasse , Chaperonnée en burlesque docteur, Ne savait plus qu'étourdir l'auditeur D'un vain ramas de sentences usées , Qui de l'Olympe excitant les nausées , Faisaient souvent, en dépit de ses sœurs , Transir de froid jusqu'aux applaudisseurs. Auus avons vu, presque durant deux lustres , Le Pinde en proie à de petits illustres , Qui , traduisant Sénèque en madrigaux , Et rebattant des sons toujours égaux , Fous de sang-froid , s'écriaient : « Je m'égare; « Pardon , messieurs , j'imite trop Pindare l ; » Et suppliaient le lecteur morfondu De faire grâce à leur feu prétendu.
Comme eux alors , apprenti philosophe , Sur le papier nivelant chaque strophe , J'aurais bien pu du bonnet doctoral Embéguiner mon Apollon moral , Et rassembler sous quelques jolis titres Mes froids dizains rédigés en chapitres; l^uis grain à grain tous mes vers enfdés , Bien arrondis et bien intitulés , Faire servir votre nom d'épisode , Et vous offrir, sous le pompeux nom d'ode , A la faveur d'un éloge écourté , J)e mes sermons l'ennuyeuse beauté.
Mais mon génie a toujours Je l'avoue , Fui ce faux air dont le bourgeois s'engoue , Et ne sait point, prêcheur fastidieux , I )'un sot lecteur éblouissant les yeux , Analyser une vérité fade, Qui fait vomir ceux qu'elle persuade, Et qui , traînant toujours le même accord , Nous instruit moins qu'elle ne nous endort.
Je sais que l'art doit pour lin générale Se proposer l'instructive morale :
A ce précepte avec eux je me rends ; Mais je soutiens , et j'en ai pour garants La Grèce entière et l'empire d'Auguste,
> Ce vers, devenu proverbe, est une allusion satirique à l'ode de la Motte intitulée Y Enthousiasme , dans laquelle le poète, pour répondre au reproche qu'on lui faisait de manquer de feu et d'audace, imite ou croit imiter le désordre impétueux de Pindare; et ensuite imaginant avoir prouvé qu'il était sublime, quand il voulait l'être, se faii conseiller par Polymnie de reprendre l'allure tranquille et réglée de la raison.
Que tout auteur maie , hardi , robuste ,
Doit de ses vers bannir l'instruction,
Ou , comme Homère, instruire en action.
Sur le Parnasse ainsi que dans la chaire ,
C'est peu d'instruire , il doit instruire et plaire1 :
Remuer l'âme est son premier devoir,
Et l'art des vers n'est que l'art d'émouvoir.
Non que souvent on ne puisse avec grâce,
En badinant , corriger comme Horace * :
La vérité demande un peu de sel ,
Et l'enjoùment est son air naturel :
La joie au moins marque une âme sincère!
J'approuve même un style plus sévère ,
Lorsque le choix d'un sujet important
Peut arrêter le lecteur inconstant.
Mais si jamais nulle ardeur pathétique
V'echauffe en vous le flegme dogmatique;
Si votre feu sous la cendre enterré
Me montre un cœur faiblement pénétré
Des vérités que votre bouche exprime ;
Vous avez beau forger rime sur rime ,
Et m'étaler ces petits traits fleuris
Dont vous charmez les frivoles esprits ,
Vous ne sauriez , avec ce beau système,
Me faire un cœur plus tendre que vous-même;
Et je ne vois, dans votre air emprunté,
Qu'un charlatan sur ses tréteaux monté,
Qui , pour duper une foule grossière ,
Lui jette aux yeux une vaine poussière;
Et qui toujours , sans âme et sans vigueur,
Parle à l'esprit , et ne dit rien au cœur.
Vous donc qui , fiers de vos faibles trophées , Croyez voler plus haut que les Orphées , Qui disputez à l'Hercule gaulois 3 L'art d'enchaîner les peuples et les rois, Ce n'est pas tout d'agencer des paroles, Et de souffler de froides hyperboles , Il faut sentir : il faut vous élever Aux vérités que vous voulez prouver.
Votre cœur seul doit être votre guide : Ce n'est qu'en lui que notre esprit réside , Et tout mortel qui porte un cœur gâté N'a jamais eu qu'un esprit frelaté.
De nos travaux c'est là tout le mystère, Et tout lecteur, à ce seul caractère , Distinguera, d'un fat présomptueux,
1 Non salis est pulchra esse pœraata : dulcia sunto. Hor.
2 Omne vafer vitium ridenti Flaccus atuico Tangit, et admissus circuui prsecordia Iudit.
Pers. sat. 1.
3 Les Gaulois faisaient d Hercule le dieu de l'éloquence, et le représentaient traiuant après soi une grande multitude d'hommes , qu'il tenait tous attachés par les oreilles , avec des chaînes d'or.
ÉPITRES, LIVRE I
L'auteur solide et l'homme vertueux.
Votre sagesse , eneor mieux que mes rimes , Depuis longtemps vous dicta ces maximes , Illustre ami , dont le cœur épuré S'est au vrai seul de tout temps consacré , Et de qui l'œil perçant, inévitable, Au faux brillant fut toujours redoutable. Vous le savez : dès mes plus jeunes ans , Quand ma raison luttant contre mes sens , Dans les éclairs de ma verve première Faisait à peine entrevoir sa lumière , Sous vos drapeaux dans le monde enrôle , Des vieux auteurs admirateur zélé, J'avais déjà senti leur douce amorce ; Et j'essayais d'en pénétrer l'écorce , De démêler leurs cœurs de leurs esprits , Et de trouver l'auteur dans ses écrits : Je vis bientôt , instruit par leur lecture , Que tout leur art partait de la nature ; Que ces beautés , ces cbarmes si toucbants , Dont le pouvoir m'attachait à vos cbants , Venaient bien moins , béros que je respecte Malgré l'orgueil de la moderne secte , Des vérités que vous nous exprimez , Que du beau feu dont vous les animez.
Je compris donc qu'aux œuvres du génie , Où la raison s'unit à rbarmonie , L'âme toujours a la première part , Et que le cœur ne pense point par art ; Que tout auteur qui veut , sans perdre baleine , Boire à longs traits aux sources d'Hippocrène , Doit s'imposer l'indispensable loi De s'éprouver, de descendre cbez soi , Et d'y cbercher ces semences de flamme Dont le vrai seul doit embraser notre âme ; Sans quoi jamais le plus fler écrivain Ne peut atteindre à cet essor divin , A ces transports , à cette noble ivresse Des écrivains de la savante Grèce.
Je sais combien mes débiles talents Sont au-dessous de leurs dons excellents : Mais si l'ardeur d'entrer dans leur carrière M'a du Parnasse entr'ouvert la barrière; Si quelquefois à leurs sons ravissants J'ai su mêler mes timides accents, Ma muse au moins, d'elle-même excitée, Avec mon cœur fut toujours concertée ; L'amour du vrai me lit lui seul auteur, Et la vertu fut mon premier docteur.
Car par ce mot, expliquons-nous, de grâce, Je n'entends point l'extatique grimace D'un faux béat , qui , le front vers les cieux , Aux chérubins fait partout les doux yeux ;
Et presque sûr d'être le saint qu'il joue , Ne parle à Dieu qu'en lui faisant la moue. A. cette bouche , à ces yeux contrefaits , De la vertu je connais peu les traits; Encore moins à la fausse encolure De ce pédant forcé dans son allure , Cbez qui l'honneur, tout fier d'un faux dehors, N'est qu'une étude , un mystère du corps , Et dont la morgue , en douceurs travestie, Prend chez l'orgueil toute sa modestie : Vous le verriez bientôt se démasquer, Si l'amour-propre en lui pouvait manquer. L'humble vertu n'est point ce qui l'enchante; D'un vain parfum c'est l'odeur qui le tente : Mais la vertu, souveraine des sens , Ne cherche point les parfums ni l'encens ; Et cet orgueil , cet ami des louanges, Antique auteur de la chute des anges , Né dans le sein de leur frère insensé , Longtemps avant l'univers commencé , Donna naissance à tous les autres vices, VA fut lui seul père de ses complices.
Où donc est-elle, où faut-il la chereber, Cette vertu qui semble se cacher, Cette vertu franche de tout sophisme , Fille du ciel, mère de l'héroïsme , Qui dans le cœur fait germer les esprits , Et donne l'âme aux sublimes écrits ?
Sans nous tracer des routes incertaines, Nous l'apprendrons de l'oracle « d'Athènes : Son vrai séjour est chez la Vérité.
Nul n'est sur terre exempt d'infirmité.
Un hypocrite, honnête homme à sa guise , D'un faux vernis la farde et la déguise ; Mais l'homme épris du véritable honneur N'emprunte rien d'un éclat suborneur; Et , peu content d'une vaine fumée , Veut de lui seul tenir sa renommée.
Il ne sait point , par un manège bas , Faire admirer en lui ce qu'il n'a pas : Ami du jour, c'est sa clarté qu'il aime ; Rien ne le couvre; et ses faiblesses même ( Car chacun porte avec soi son levain) De ses vertus sont un gage certain.
D'extérieur, il est vrai , dépourvue, Sa probité frappera peu la vue :
Toute blancheur cède à l'éclat du fard , Et la nature éblouit moins que l'art.
Les yeux surtout du vulgaire imbécile Sont peu touchés d'un air simple et facile. Près d'un tartufe arrogant , fastueux , L'homme sincère , uniment vertueux , 1 Socrate. Platon, Rëp. liv. VI. Sénèque, éplt. lxju.
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
TsTe paraîtra , quelque ardeur qui l'inspire ,
Qu'un indévot , un mondain , c'est tout dire ,
De qui le cœur est fort mal dirigé
Et le salut grandement négligé.
Mais celui-là porte un air bien plus sage!
Sa gravité , ses gestes , son visage ,
Tout marque en lui la perle d^s Gâtons.
Il ne rit point ; il pèse tous ses tons ;
Il parle peu, mais il dit des miracles ;
Ses préjugés sont presque des oracles :
Aussi jamais il ne douta de rien !
Et c'est pourquoi ce grand homme de bien
Est toujours juste : il le fait bien paraître, [tre.
Comment? — Comment! c'est qu'il décide enmai-
— Bien répondu! rien n'est mieux discuté.
— Mais attendons le jour de vérité , Lorsque celui qui juge les justices Viendra compter nos vertus et nos vices : La brigue alors , le crédit , les égards , Disparaîtront au feu de ses regards;
Et sa justice , incorruptible et prompte ,
Tvous fera voir, peut-être à notre honte ,
Cet homme libre au rang de ses élus ,
Et ce dévot de leur partage exclus.
C'est en ce jour que la vertu ternie
Pourra sans peur citer la calomnie ,
Et que mes yeux , par les siens affermis ,
Feront trembler mes lâches ennemis.
Heureux pourtant, heureux à son approche,
Si je pouvais me cacher le reproche
D'avoir moi-même été jusqu'aujourd'hui
Juste envers eux, criminel envers lui,
Et plus sensible au désir de leur plaire
En faisant bien, qu'au plaisir de bien faire!
Car, je l'avoue , et j'en suis bien paye !
J'ai des humains trop chéri l'amitié :
Longtemps séduit par de vains artifices,
A cette idole offrant mes sacrifices,
Je crus pouvoir, trop prompt à me flatter,
Trouver en eux de quoi les respecter.
Mais, de plus près observant leurs vestiges,
Je sus enfin démêler les prestiges ,
Dont l'amour-propre, en eux toujours vainqueur,
Surprend les yeux pour imposer au coeur.
Peu m'ont donné le plaisir équitable
D'aimer en eux la vertu véritable;
Peu m'ont aussi vu briguer la faveur
Qu'obtient des grands une aveugle ferveur.
Leur bonté seule éveilla ma paresse;
Et, courtisan de ma seule tendresse,
Sans intérêt , j'ai cherché , j'ai trouvé ,
Ce peu d'amis, dont le cœur éprouvé,
Malgré l'effort de la jalouse envie,
Fera toujours le charme de ma vie.
Que n'ai-je pu. de vos plaisirs épris Tendre amitié, dont je sens tout le prix , Dans une joie et si douce et si pure , Vivre oublié de toute la nature!
Mais , malgré moi , trop et trop peu connu , J'ai cru du moins , de mes mœurs soutenu , Entre vos bras conjurer la tempête Que l'imposture élevait sur ma tête : Faible rempart, abri toujours peu sûr Pour tout esprit libre, sincère et pur. Que ne sait point amadouer le crime , Et racheter, par une feinte estime, Les trahisons qu'au vice provoqué Dicte la peur de se voir démasqué!
Car tout l'enfer n'égale point la rage D'un furieux que la crainte encourage , Et dont les yeux inquiets , alarmés , Veillent toujours , tandis que vous dormez. « Je puis dormir avec toute licence , » Dit la tranquille et sincère Innocence : « J'ai des amis sages , dignes de foi , « Dont l'équité peut répondre pour moi : « Leur amitié , que l'honneur seul enflamme, « A toujours lu dans le fond de mon âme'; « Jamais près d'eux je ne me suis contraint. « Que craindre donc? » Qui? celui qui vous craint, Ce noir brigand , ce corsaire farouche, Dont le portrait souillerait votre bouche; Cet imposteur, honteux même à nommer, Que par mépris vous n'osez diffamer.
Vous prétendez couler des jours paisibles, Et prévenir tous ces traits invisibles Qui, contre vous lancés à tout propos, Ont si longtemps troublé votre repos ?
Commencez donc par changer votre style; Et sans offrir un hommage inutile A des amis trop doux , trop généreux Pour devenir ennemis dangereux, Attachez-vous à ceux dont la furie D'aucun remords ne peut être attendrie; A ces vautours de la société, Qui , comme l'eau , boivent l'iniquité, Et dont le cœur, farouche, atrabilaire, Immole tout au plaisir de mal faire :
Monstres pétris et de boue et de sang, Que Tisiphone a nourris dans son flanc; Dont la malice, injuste et forcenée, Se fait un jeu de notre destinée ; Du monde entier en secret abhorrés, .Mais en public par erainte révérés; Et de qui l'œil , digne de Polyphème, Fait frissonner , fait fuir la vertu même.