AU R. P. BRUMOY
Oui , cher Brumoy, ton immortel ouvrage Va désormais dissiper le nuage Où parmi nous le théâtre avili Depuis trente ans semble être enseveli , Et, l'éclairant de ta propre lumière, Lui rendre enfin sa dignité première.
De ses débris zélé restaurateur, Et chez les Grecs hardi navigateur, Toi seul as su , dans ta pénible course , De ses beautés nous déterrer la source, Et démêler les détours sinueux De ce dédale oblique et tortueux, Ouvert jadis par la sœur de Thalie Aux seuls auteurs du Cid et d'Athalie ; Mais après eux , hélas ! abandonné Au goût pervers d'un siècle efféminé , Qui , ne prenant pour conseil et pour guide Que des leçons de Tibulle et d'Ovide, Et n'estimant dignes d'être applaudis Que les héros par l'amour affadis 2 , Nous a produit cette foule incommode D'auteurs glacés, qui, séduits par la mode , N'exposent plus à nos yeux fatigués Que des romans en vers dialogues ; Et d'un fatras de rimes accolées Assaisonnant leurs fadeurs ampoulées, Semblent vouloir, par d'immuables lois , Borner tout l'art du théâtre francois A commenter dans leurs scènes dolentes Du doux Quinault les pandectes galantes.
Mais de ce style efflanqué , sans vigueur, J'aime encore mieux l'insipide langueur, Que l'emphatique et burlesque étalage D'un faux sublime ente sur l'assemblage De ces grands mots , clinquant de l'oraison , Enflés de vent, et vides de raison , Dont le concours discordant et barbare N'est qu'un vain bruit , une sotte fanfare; Et qui , par force et sans choix enrôles . Hurlent d'effroi de se voir accouples.
Ce n'est pourtant que sur ces balivernes
1 Pierre Bruno] naquit à Rouen en loss.ei mourut a Pari* en iTij. C'est rondes hommes qui a le pln> ce intrîluif a l'illustration littéraire des jésuites, par l'objet el le nombre d ou\ rages. Le plus Important de tous . celai du moins qui n'a pas cessé de jouir d'âne célébrité classique, c'est sa traduction du Thédtrt da Grecs, complétée depuis, et sensiblement améliorée par les travaux successifs des savants qui en ont donné de oou> elles éditions.
» L'auteur désigne évidemment ici la Grange-Chance! et i ampislron, dont les tragédies ne sont, en effet, que d'insipides romans, dialogues en vers plus insipides encore.
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Qu'un fol essaim d'Euripides modernes, Creux au dedans, boursouflés au dehors , S'est mis en droit, prodiguant ses accords, D'importuner de sa voix imbécile Et le théâtre , et la cour, et la ville.
Quoi ! diras-tu, ce privilège exquis D'un vœu commun leur serait-il acquis?
Le goût public aurait-il par mégarde Reçu sa loi du leur? — Dieu nous en garde! Il est encor des juges éclairés, Des esprits sains et des yeux épurés , Pour discerner, par un choix équitable, L'or de billon d'avec l'or véritable ; N'en doutons point : mais à parler sans fard, Leur petit nombre extrait et mis à part, Que reste-il? qu'un tas de vains critiques, D'esprits légers , de cerveaux fantastiques, Du faux mérite orateurs dominants , Fades loueurs, censeurs impertinents, Comptant pour rien justesse , ordre , harmonie ; Et confondant sous le nom de génie Tout mot nouveau , tout trait alambiqué , Tout sentiment abstrait, sophistiqué , Toute morale insipide et glacée, Toute subtile et frivole pensée ; Du sens commun déclarés ennemis, Et de l'esprit adorateurs soumis :
Car c'est l'esprit qui surtout ensorcelle Nos raisonneurs à petite cervelle, Lynx dans le rien , taupes dans le réel , Dont l'œil aigu , perçant, surnaturel , Voyant à plein mille taches pour une Dans le soleil , n'en voit point dans la lune.
Voilà quel est le tribunal prudent De nos prévôts du Pinde! Cependant, Si devant eux commençant sa carrière , D'un jeune auteur la muse aventurière Vient à s'ouvrir quelque obligeant accès , Et peut enfin , par un heureux succès , Dans les rayons de ces grands météores , Faire briller ses débiles phosphores, Dieu sait l'orgueil où, prompt à se flatter, Notre étourdi va se précipiter !
C'était d'abord un aspirant timide ; C'est maintenant un docteur intrépide ; Et non content d'inonder tout Paris D'un océan de perfides écrits, Et d'étouffer ses libraires crédules Sous des monceaux de papiers ridicules , Tels qu'on pourrait , si la cour des neuf Sœurs Pour la police avait ses assesseurs , Ses sanhédrins et ses aréopages , Le brûler vif dans ses propres ouvrages :
En ses accès , je ne vous réponds pas Qu'ayant déjà mis le bon sens à bas , II n'entreprenne avec la même audace De renverser tout l'ordre du Parnasse , Et que la rime, attaquée en son fort , De la raison n'éprouve aussi le sort.
Et pourquoi non? JN'a-t-il pas ses Alcides ? Et , sans compter tant d'illustres stupides , Tant d'aigrefins sur le Parnasse errants , Et tant d'abbés doctement ignorants , Pour s'épauler d'un garant moins indigne , Ne peut-il pas citer l'exemple insigne D'un nourrisson du Parnasse avoué1, Qui quelquefois dans son style enjoué Sut accorder, quoique avec retenue , Quelque licence à sa muse ingénue ?
Oui J'en conviens ; mais pour t'humilier, Apprends de moi , sourcilleux écolier, Que ce qu'on souffre , encore qu'avec peine , Dans un Voiture ou dans un la Fontaine, Ne peut passer, malgré tes beaux discours , Dans les essais d'un rimeur de deux jours 2 : Que la licence humble , abjecte et soumise, Au rang des lois ne saurait être admise ; Qu'un sage auteur qui veut se faire un nom Peut en user, mais en abuser, non ; Et que jamais , quelque appui qu'on lui prête ,
Mauvais rimeur n'a fait un bon poète.
Que la Fontaine ait donc , je le veux bien ,
De quelque règle étendu le lien :
Pour abolir toute loi prononcée ,
En est-ce assez de l'avoir transgressée ?
Et puis d'ailleurs, par où t'es-tu fiatté
Qu'en l'imitant par son mauvais côté,
Tu tireras de ta chétive muse
Tout l'excellent qui lui tient lieu d'excuse?
Trouveras -tu , raisonnons de sang-froid ,
Dans les tiroirs de ton génie étroit
Ces grands pinceaux dont sa main, toujours sûre,
Peignit si bien les traits de la nature ?
Sauras-tu , dis-je , ayant bien consulté
Son coloris et sa naïveté,
Dans tes tableaux , sous cent nouvelles faces ,
Nous présenter toujours les mêmes grâces ;
Et comme lui , par cet art enchanteur,
1 Brossette prétend qu'il s'agit ici deGresset, déjà connu alors par le Verl-Vert, que Rousseau appelait te plus agréable badina 'je que nous ayons dans noire langue; mais Brossette se trompe, et tout lenste prouve assez que ce nourrisson, du Parnasse avoué , n'est aulre que In Fontaine.
2 Ce rimeur de deux jours avait fait alors la Henriade, Œdipe , Alzire , Mérojie , Mahomet : mais il avait donné le Temple du Goût , et venait de publier VÉpilre sur la Calom nie , ou Rousseau est encore plus maltraité qu'il ne maltraite ici Voltaire.
EPITRES
Trouver la clef de l'âme du lecteur ?
Bon! dira-t-il ; le plaisant parallèle!
Le bel emploi pour ma lyre immortelle ! Outre qu'il est d'un maître tel que moi De ne connaître autre guide que soi , De s'éloigner des routes anciennes , Et de n'avoir de règles que les siennes , J'ai pris un vol qui m'élève au-dessus De la nature et des communs abus ; Et le bon sens , la justesse et la rime , Dégraderaient mon tragique sublime.
Si ce n'est là sa réponse , du moins C'est sa pensée ; et j'en ai pour témoins Ces vers bouffis où sa muse hydropique Nous développe , en style magnifique , Tout le phébus qu'on reproche à Brébeuf ' , Enguenillé des rimes du Pont-Neuf.
Déjà tout fier de son propre suffrage, En plein théâtre étalant son plumage , Il se panade, et voit le ciel ouvert Dans son azur au grand jour découvert.
Et par hasard si quelque astre propice Vient s'en mêler, et fait entrer en lice, Pour l'appuyer, quelque étourneau titré, Quelque veau d'or par Plutus illustré , Ou quelque fée , autrefois soeur professe Dans Amathonte, aujourd'hui mère abbesse ; Incontinent vous ('allez voir s'enfler De tout le vent que peut faire souffler Dans les fourneaux d'une tête échauffée , Fatuité sur sottise greffée.
Ouvrez les yeux , ignorants sectateurs De mes grossiers et vils compétiteurs.
Ils tirent tous leur lumière débile Des vains secours d'une étude stérile.
Pour moi , l'éclat dont je brille aujourd'hui Vient de moi seul , je ne tiens rien d'autrui : Mon Apollon ne règle point sa note Sur le clavier d'Horace et d'Aristote : Sophocle, Eschyle , Homère, ni Platon , Ne m'ont jamais rien appris. — Vraiment non! On le voit bien : mais ce qu'on voit encore, C'est que vos fleurs n'ont vécu qu'une aurore ; Que votre éclat n'est qu'un feu de la nuit
1 Guillaume de Brébeuf, oé en Basse-Normandie, mourut en [661, Agé de quarante-trois ans. on prétend que ce lui dans l'intervalle des accès de la lièvre opiniâtre qui le conduisit au tombeau, qu'il composa la plupart de ses ouvrais. I.e pins célèbre est sa traduction en vers de la Pharsale de I.ucain. Boileau l'a jugée , quand il a dit :
Malgré son fatras obscur, Souvent Brébeuf étincelle.
Le traducteur de I.ucain étail neveu do P. de Brébeuf, jésuite, un des premiers martj rsde la foi dans les déserts du Canada.