‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 580 sur 672 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

Qui disparaît dès que le soleil luit;

Et qu'un seul jour, détruisant vos chimères,

Détruit aussi vos lauriers éphémères.

Car si jamais , de ses erreurs absous ,

L'œil du public vient à s'ouvrir sur vous ,

Tel, dont jadis les faveurs obtenues

Par vanité vous portaient jusqu'aux nues ,

Par vanité mettra tous ses ébats

A vous coiffer du bonnet de Midas ,

Et devant lui votre gloire ternie

Ne sera plus qu'un objet d'ironie.

Voilà le sort et le fatal écueil Où tôt ou tard vient échouer l'orgueil De tous ces nains, petits géants précoces, Que leurs flatteurs érigent en colosses , Mais qu'à la fin le bon sens fait rentrer Dans le néant dont on les sut tirer.

Dans le néant ! dira quelqu'un peut-être ; Pourquoi vouloir anéantir leur être ?

Lorsqu'un auteur, du public abjuré, Voit contre lui tout bon vent déclaré, II peut ailleurs, dirigeant sa boussole , Tenter encor le caprice d'Éole :

Dans la tribune achalander son art , De la questure arborer l'étendard , Ou, chez un grand, par qui tout se gouverne , Briguer le rang d'important subalterne.

Oui-dà : je sais qu'un mérite commun , Par cent moyens , si ce n'est assez d'un , Peut s'élever au rang qu'on lui dénie : Je sais de plus que le même génie Qui dans un art sut nous faire exceller, Peut dans tout autre encor nous signaler : Mais une fois que la fureur d'écrire A , par malheur, établi son empire Dans le cerveau d'un rimeur aveuglé, Vide de sens , et de soi-même enflé , C'est une gale, un ulcère tenace, Qui de son sang corrompt toute la masse, Endort son âme, et lui rend ennuyeux Tout exercice honnête et sérieux.

Jouet oisif de son talent futile, N'en attendez rien de bon et d'utile; Séduit surtout, et gâté chaque jour Par l'amidon des parfumeurs de cour.

Car c'est vous seuls . excusez ma franchise , Messieurs les grands, par qui s'immortalise Dans son esprit l'incurable travers Qui l'abrutit dans l'amour de ses vers. \ votre rang mesurant vos louantes , Il croit parler la langue des archanges : Ce don céleste est un sacré dépôt Dont il doit compte au public; et bientôt

ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

Nous Talions voir au sommet du Parnasse , A chaque auteur distribuant sa place ', Dicter de là ses dogmes étourdis , Et faire en loi passer tous ses édits, Homologués , selon sa fantaisie , Au tribunal de votre courtoisie.

Car pour le peu que quelque trait saillant , Quelque antithèse, ou quelque mot brillant , D'un vain éclair de lumière imprévue Vienne éblouir votre débile vue , C'en est assez : tout le reste va bien. Le mot fait tout , la chose ne fait rien ; C'est un oracle , un héros , un modèle. Modèle , soit : mais le public rebelle , Examinant votre petit héros Sur son mérite , et non sur vos grands mots , Dévoile enfin tout son charlatanisme; Et ce public , fléau du pédantisme , N'épargne pas , quand l'écrit est jugé , Le protecteur plus que le protégé.

11 vous apprend qu'un ignorant suffrage N'est pas moins sot qu'un ignorant ouvrage ; Que les grands airs et le ton emphase Au sens commun n'ont jamais imposé; Qu'un courtisan , qu'un magistrat habile , Qu'un guerrier même , un Hector, un Achille2, En fait de goût n'est pas plus compétent Qu'en fait de guerre un auteur éclatant : Mais que l'orgueil qu'un mérite suprême Peut excuser, devient la fadeur même Dans le babil d'un petit triolet De marmousets , pédants à poil follet , Qui , sans savoir, sans règles , sans principes , Du bel esprit se font les prototypes, Tranchent sur tout , et veulent a tout prix Nous enseigner ce qu'ils n'ont point appris. C'est la leçon que vous fait la critique : Et pour vous faire un tableau dramatique Des contre-temps et du sort déplaisant A quoi s'expose un esprit suffisant , Qui , soutenu du vent de sa chimère, Pour s'élever sort de son atmosphère , Je finirai ce propos ingénu Par le récit d'un conte assez connu , Qu'au bon vieux temps, d'un crayon moins profane, Messer Louis3 mit en rime toscane.

Un noble fut dans Venise estimé , Qui , général de l'État proclamé ,

1 Allusion au Temple du Goût.

a Le maréchal Louis-Hector de Villars, l'un des plus illustresetdespluszéléspartisansde Voltaire. — Tel est le mallieur de la haine , dit à ce sujet la Harpe : voilà ou elle nous conduit , a insulter un héros, pour attaquer un grand écrivain!

3 L'Arioste.

Abandonnant et gondole et chaloupe, En terre ferme alla joindre sa troupe, Et fièrement sur un cheval danois Se fit grimper, pour la première fois.

A peine assis sur le coursier sublime, Des éperons coup sur coup il s'escrime; Puis , le voyant saillir un peu trop fort, Retire à lui la bride avec effort.

Dans ce conflit , sans ralentir son zèle , Notre écuyer voltigeait sur la selle , Faisant servir à ses vœux incertains, Tantôt la botte , et tantôt les deux mains ; Tant qu'à la fin l'affligé Bucéphale , Qui , saccadé par la bride fatale , Se sent encor diffamer les côtés Par deux talons de pointes ergotes, Las de porter un si rude Alexandre , Et ne sachant des deux auquel entendre , De l'éperon qui le presse d'aller, Ou du bridon qui le fait reculer, Prend son parti , saute , bondit , s'anime , Se dresse , et jette à bas l'illustrissime , Homme et cheval roulants sur les cailloux , Cheval dessus , et monseigneur dessous.

Ah ! dit-il lors, mon malheur sert d'école A tout galant qui , né pour la gondole , S'expose à mettre un pied dans l'étrier ! Chacun doit faire ici-bas son métier.

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