A THALIE
Si je voulais , ambitieux critique ,
Réduire en art la comédie antique ,
Et débrouiller ses mystères divers ,
J'adresserais ma prière et mes vers
A ce génie, autrefois par Térence
Émancipé , non loin de son enfance ;
Puis, tout à coup de son domaine exclus,
Évanoui trois cents lustres et plus.
Mais aujourd'hui que l'art d'un nouveau maître1,
Le plus fameux que la scène ait vu naître,
De ce génie abattu de langueur
A rajeuni la force et la vigueur;
Pour expliquer les lois qu'il a tracées ,
Partout, hélas! déjà presque effacées,
Et pour venger leur empire abjuré,
De quel flambeau pourrais-je être éclairé,
Que des rayons de la muse elle-même
Qui de son art lui traça le système ,
Et l'inspirant , lui sut tout à la fois
1 Molière .
EPITRES, LIVRE 11
Faire connaître et pratiquer ses lois?
C'est donc à vous , ô divine Thalie !
A m'enseigner comment s'est rétablie, Sous un mortel guidé par votre main , L'intégrité du théâtre romain ; Et par quel sort jaloux de notre gloire, De vos leçons bannissant la mémoire , Tout de nouveau nous le faisons rentrer Dans le chaos dont il sut le tirer.
De ce progrès , de cette décadence , L'effet certain s'offre avec évidence :
Tâchons ici d'en marquer, s'il se peut , Le vrai principe et l'invisible nœud.
Tout institut, tout art, toute police Subordonnée au pouvoir du caprice, Doit être aussi conséquemment pour tous Subordonnée à nos différents goûts.
Mais de ces goûts la dissemblance extrême , A le bien prendre , est un faible problème ; Et , quoi qu'on dise , on n'en saurait jamais Compter que deux : l'un bon , l'autre mauvais. Par des talents que le travail cultive , A ce premier pas à pas on arrive ; Et le public , que sa bonté prévient , Pour quelque temps s'y fixe et s'y maintient : Mais éblouis enfin par l'étincelle De quelque mode inconnue et nouvelle, L'ennui du beau nous fait aimer le laid , Et préférer le moindre au plus parfait.
Par les Romains , chez les Grecs empruntée, L'architecture au plus haut point portée, Fait admirer encor dans ses débris Son goût docile à ses maîtres chéris : Elle sut même enchérir sur leurs grâces; Mais ce ne fut qu'en marchant sur leurs traces , Et sans risquer ses pas aventurés Dans des sentiers de leur route égarés. Ainsi par eux s'élevant sur eux-même , Elle eilt toujours joui du rang suprême Et des honneurs à ses travaux acquis, Si ce fléau des arts les plus exquis, Ce corrupteur des sages disciplines , Cet ennemi des plus pures doctrines , L'orgueil aveugle, et l'amour entête Du changement et de la nouveauté, Lui présentant ses perfides amorces, N'eût par degrés miné toutes ses forces , Et d'un corps mâle et d'embonpoint orne, Fait un squelette aride et décharné.
On vit dès lors son arrogance énorme Fronder le goût de l'antique uniforme : Toujours même art , mêmes dimensions .
Mêmes contours , mêmes proportions;
Temples , palais, places, maisons privées,
Frises, frontons , colonnes élevées
Sur même plan et sur même niveau ;
Et nul dessin , nul agrément nouveau.
Affranchissons de cette tyrannie ,
Il en est temps, notre libre génie.
Cette façade , y compris chaque flanc ,
A, dites-vous, cent colonnes de rang?
Varions-la : distinguons-les entre elles
Par cent hauteurs, par cent formes nouvelles.
Ce grand portail d'ornement dégarni .
Plus ouvragé , paraîtra moins uni.
Cet ordre est simple et tout d'une parure?
Entassons-y figure sur figure.
Ce mur avance? il le faut enfoncer.
Ce toit s'élève? il le faut rabaisser.
Il faut enfin, dans sa pédanterie,
Laisser vieillir la froide symétrie.
Par ce moyen , loin d'être imitateurs ,
Nous deviendrons d'illustres inventeurs.
Cette peinture est l'image historique Des changements de la muse comique.
Telle , en ce siècle, aux nouveautés enclin , Fut sa fortune, et tel est son déclin. De son génie , éteint avec les grâces , Il ne restait ni vestiges ni traces , Avant qu'Armand « , heureux à tout tenter, Eût entrepris de le ressusciter.
Mais ce génie, alors en son enfance, Dans son berceau, dépourvu d'assistance, Faute d'un maître habile à ressayer' , N'avait encore appris qu'à bégayer; Lorsque, assisté de Térence et de Plaute , Molière vint , dont la voix ferme et haute Lui fit d'abord, par de justes leçons, Articuler et distinguer ses sons.
Bientôt après sur ses avis fidèles, S'apprivoisant avec ces grands modèles, Et dans leur lice instruit à s'exercer, Il apprit d'eux fart de les devancer : Sous ce grand homme, enfin, la comédie Sut arriver, justement applaudie, A ce point iixe où Fart doit aboutir, Et dont, sans risque, il ne peut plus sortir. Ce fut alors que la scène féconde Devint l'école et le miroir du monde , Et que chacun , loin d'en être choqué, Fit son plaisir de s'y voir démasque.
1 Le cardinal de Richelieu.
• Ce maitre habile çt qui essaya heureusement le génie de la comédie , se rencontra aéanmoins dans le grand Corneille, qui eut la gloire de donner a la France sa première comédie . A Menteur, comme il lui avait offert dans le Cid, le premier modèle de la vraie tragédie
ŒUVRES POETIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Là , le marquis , figuré sans emblème ,
Fut le premier à rire de lui-même;
Et le bourgeois apprit sans nul regret
A se moquer de son propre portrait.
Le sot savant , la docte extravagante ,
La précieuse et la prude arrogante ,
Le faux dévot , l'avare , le jaloux ,
Le médecin , le malade , enfin tous ,
Chez une muse en passe-temps fertile
Vinrent chercher un passe-temps utile.
Les beaux discours , les grands raisonnements,
Les lieux communs , et les beaux sentiments
Furent bannis de son joyeux domaine,
Et renvoyés à sa sœur Melpomène :
Bref, sur un trône au seul rire affecté,
Le rire seul eut droit d'être exalté.
C'est par cet art qu'elle charma la ville, Et que, toujours renfermée en son style, A la cour même , où surtout elle plut , Elle atteignit son véritable but; Quand tout à coup la licence fantasque, Levant sur elle un poignard bergamasque, Vint à nos yeux, de ses membres hachés, Éparpiller les lambeaux détachés; Et sur la scène , ô honte du Parnasse ! Ressusciter le vieux monstre d'Horace.
Riais non : la muse était en sûreté, Et son nom seul pouvait être insulté.
Que peut contre elle un fantôme stérile, De l'Italie engeance puérile?
Ce n'est pas lui de qui l'effort jaloux , Nymphe immortelle, est à craindre pour vous! Ce que je crains , c'est ce funeste guide , Cet enchanteur, de nouveautés avide, Qui , ne pensant qu'à vous assassiner, Du grand chemin cherche à vous détourner, Et vous conduit à votre sépulture Par des sentiers de fleurs et de verdure ». C'est lui qui masque et déguise en phébus Vos traits naïfs et vos vrais attributs : C'est lui chez qui votre joie ingénue Languit captive , et presque méconnue Dans ces atours recherchés et fleuris Qui semblent faits pour les seuls beaux esprits , Et dont tout l'art qu'en bâillant on admire, Arrache à peine un froid et vain sourire : Enfin c'est lui qui de vent vous nourrit , Et qui , toujours courant après l'esprit , De Malebranche élève fanatique, Met en crédit ce jargon dogmatique,
1 Marivaux, la Chaussée, et Destouches lui-même, sont tour à tour, et collectivement Ici, l'objet des traits satiriques du poète.
Ces arguments , ces doctes rituels, Ces entretiens fins et spirituels , Ces sentiments que la muse tragique , ]\on sans raison , réclame et revendique, Et dans lesquels un acteur charlatan Du cœur humain nous décrit le roman.
Hé , ventrebleu ! pédagogue infidèle , Décris-nous-en l'histoire naturelle , Dirait celui par qui l'homme au sonnet Est renvoyé tout plat au cabinet « ; Expose-nous ses délires frivoles En actions , et non pas en paroles , Et ne viens plus m'embrouiller le cerveau De ton sublime, aussi triste que beau.
L'art n'est point fait pour tracer des modèles , Mais pour fournir des exemples fidèles Du ridicule , et des abus divers Où tombe l'homme, en proie à ses travers. Quand tel qu'il est on me l'a fait paraître, Je me figure assez quel je dois être, Sans qu'il me faille affliger en public D'un froid sermon passé par l'alambic.
Loin tout rimeur enflé de beaux passages , Qui , sur lui seul moulant ses personnages , Veut qu'ils aient tous autant d'esprit que lui, Et ne nous peint que soi-même en autrui ! Je puis du moins admettre une folie Qui sert de cure à ma mélancolie, Et m'égayer dans le jeu naturel D'un ïrivelin , qui se donne pour tel : Mais un bouffon, qui lorsque je veux rire, Fait le sophiste, et prétend que j'admire Son beau langage et sa subtilité!
A dire vrai , le bon sens révolté Perd patience à ce babil mystique, Et s'accommode encor moins d'un comique Dont la froideur tient la joie en échec, Que d'un tragique où l'œil demeure à sec.
Quoi! dira-t-on, l'esprit, à votre compte, Ne peut donc plus servir qu'à notre honte? C'est un faussaire, un prévaricateur, De toute règle éternel infracteur, Et qu'Apollon , suivant votre hypothèse, Devrait chasser du Pinde? — A Dieu ne plaise ! Je sais trop bien qu'un si riche ornement Est de notre art le premier instrument , Et que l'esprit , l'esprit seul , peut , sans doute , Aux grands succès se frayer une route.
Ce que j'attaque est l'emploi vicieux Que nous faisons de ce présent des cieux. Son plus beau feu se convertit en glace ,
1 Voyez le Misanthrope, actel, se. h.
ÉPITRES
Dès qu'une fois il luit hors de sa place; Et rien enfin n'est plus froid qu'un écrit Où l'esprit brille aux dépens de l'esprit. Au haut des airs le vol de ma pensée Peut m' élever ; mais , sans le caducée De la raison , cet essor ne me sert Qu'a prolonger une erreur qui me perd.
Comme un coursier, que le voyageur ivre A détourné du chemin qu'il doit suivre; Plus il est prompt, diligent, et soudain , Plus il s'éloigne et se fatigue en vain.
N'allons donc plus , déserteurs de nos pères , Sacrifier à nos propres chimères; Et, sans risquer un honteux démenti, Tenons-nous-en , c'est le plus sur parti , Au droit chemin tracé par nos ancêtres. Tel, méprisant l'exemple de ses maîtres, Dans son idée en croit être plus grand, Qui , dans le fond , n'en est que différent. Au suc exquis d'un aliment solide Pourquoi mêler notre sel insipide?
Si le génie en nous se fait sentir, Et de prison se prépare à sortir, Laissons agir son naturel aimable, Sans absorber ce qu'il a d'estimable Dans une mer de frivoles langueurs; Dans ce fatras de morale sans mœurs, De vérités froides et déplacées, De mots nouveaux , et de fades pensées , Qui font briller tant d'auteurs importuns, Toujours loués des connaisseurs communs , Et, qui pis est, loués par l'endroit même Qui du bon sens mérite l'anathème !
Car tout novice, en disant ce qu'il faut, Ne croit jamais s'élever assez haut; C'est en disant ce qu'il ne doit pas dire , Qu'il s'éblouit, se délecte et s'admire; Dans ses écarts non moins présomptueux Qu'un indigent superbe et fastueux , Qui , se laissant manquer du nécessaire , Du superflu fait son unique affaire.
A nos auteurs , ce n'est point , entre nous , L'esprit qui manque; ils en ont presque tous : Mais je voudrais , dans ces nouveaux adeptes, Voir une humeur moins rétive aux préceptes Qui du théâtre ont établi la loi.
Ils en auraient mieux profité que moi!
Mais, tout compté, je crois, Dieu me pardonne! Que si j'étais pourvu, moi qui raisonne, D'autant d'esprit qu'ils en ont en effet, Je ferais mieux peut-être qu'ils n'ont fait. Encore un mot à ces esprits sévères, Qui , du beau style orateurs somnifères .