A M. ROLLO
Docte héritier des trésors de la Grèce, Qui le premier, par une heureuse adresse , Sus dans l'histoire associer le ton De Thucydide à la voix de Platon ; Sage Rollin , quel esprit sympathique T'a pu guider dans ce siècle critique , Pour échapper à tant d'essaims divers D'âpres censeurs qui peuplent l'univers?
Toujours croissant de volume en volume.
Quel bon génie a dirigé ta plume?
Par quel bonheur enfin, ou par quel art ,
1 On ms ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe . Je no reconnais plus l'auteur du Wisantt
Bon.. Art 1 o t m, J99.
1 Aristophane , dans ses comédies des A ■ ' - oiseaux. et de l'in'iis.
3 L'un des hommes qui a le plus honoré l'instruction publique in France , et laissé peut-être la mémoire la plus universellement respectée. M lisc'esl hVâutexiT de V Histoire ancienne el de V Histoire romaine que Rousseau s'adresse pariirulierement ici. Ce! excellent homme , ce bienfaiteur de tous les âges et de tous les lieux, puisqu'il enseigna et fît aimer la vertu, étai né en 1661 , ei mourut en 1741. — Rousseau devait la connais sance de Kollin à l'abbé d'Asfeld, et cultiva celle honorable liaison jusqu'à sa mort.
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
As-tu forcé le volage hasard ,
L'aveugle erreur, la chicane insensée,
L'orgueil jaloux, l'envie intéressée,
De te laisser en pleine sûreté
Jouir vivant de ta postérité ;
Et de changer, pour toi seul , sans mélange ,
Leurs cris d'angoisse en concerts de louange? Tout écrivain , vulgaire ou non commun ,
N'a proprement que de deux objets l'un :
Ou d'éclairer par un travail utile ,
Ou d'attacher par l'agrément du style ;
Car, sans cela , quel auteur, quel écrit
Peut par les yeux percer jusqu'à l'esprit?
Mais cet esprit lui-même en tant d'étages
Se subdivise à l'égard des ouvrages ,
Que du public tel charme la moitié ,
Qui très-souvent à l'autre fait pitié.
Du sénateur la gravité s'offense
D'un agrément dépourvu de substance ■ ;
Le courtisan se trouve effarouché
D'un sérieux d'agrément détaché.
Tous les lecteurs ont leurs goûts , leurs manies :
Quel auteur donc peut fixer leurs génies?
Celui-là seul qui, formant le projet
De réunir et l'un et l'autre objet,
Sait rendre à tous l'utile délectable ,
Et l'attrayant, utile et profitable.
Voilà le centre et l'immuable point
Où toute ligne aboutit et se joint.
Or, ce grand but, ce point mathématique,
C'est le vrai seul , le vrai qui nous l'indique :
Tout , hors de lui , n'est que futilité,
Et tout en lui devient sublimité.
Sur cette règle, ami , le moindre OEdipe Peut deviner la source et le principe De ce succès qui , pour toi , parmi nous , Accorde, unit et fixe tous les goûts.
La vérité simple, naïve et pure, Partout marquée au coin de la nature , Dans ton histoire offre un sublime essai , Où tout est beau , parce que tout est vrai : Non d'un vrai sec et crûment historique, Mais de ce vrai moral et théorique, Qui , nous montrant les hommes tels qu'ils sont , De notre cœur nous découvre le fond , Nous peint en eux nos propres injustices , Et nous fait voir la vertu dans leurs vices. C'est un théâtre , un spectacle nouveau , Où tous les morts sortant de leur tombeau, Viennent encor sur une scène illustre
Centuria; scnioruin agitant expertia frugis : Celsi pnptercunt austera poeruala Rhanmes.
IIorat. Arspoet Mt.
Se présenter à nous dans leur vrai lustre: Et du public, dépouillé d'intérêt, Humbles acteurs attendre leur arrêt.
Là , retraçant leurs faiblesses passées , Leurs actions, leurs discours, leurs pensées, A chaque état ils reviennent dicter Ce qu'il faut fuir, ce qu'il faut imiter ; Ce que chacun , suivant ce qu'il peut être , Doit pratiquer, voir, entendre, connaître; Et leur exemple, en diverses façons, Donnant à tous les plus nobles leçons , Rois, magistrats, législateurs suprêmes, Princes, guerriers, simples citoyens mêmes, Dans ce sincère et fidèle miroir, Peuvent apprendre et lire leur devoir.
Ne pense pas pourtant qu'en ce langage Je vienne ici , préconiseur peu sage , Tenter ton zèle humble, religieux, Par un encens à toi-même odieux ; Rassure-toi : non, j'ose te le dire, Ce n'est pas toi , cher Rollin , que j'admire ; J'admire en toi, plus justement épris, L'auteur divin qui parle en tes écrits , Qui par ta main retraçant ses miracles , Qui , par ta voix expliquant ses oracles , T'a librement , et pour prix de ta foi , Daigné choisir pour ce sublime emploi , Mais qui pouvait sur tout autre, enta place, Faire à son choix tomber la même grâce, Et jusqu'à moi la laisser parvenir, S'il m'eût jugé digne de l'obtenir.
Il a voulu montrer, par le suffrage Dont sa faveur couronne ton ouvrage , Quelle distance il met entre celui Qui , comme toi , ne se cherche qu'en lui, Et tout esprit qu'aveugle la fumée De ce grand rien qu'on nomme renommée ; Fantôme errant, qui, nourri par le bruit, Fuit qui le cherche , et cherche qui le fuit : Mais qui du sort enfant illégitime, Et quelquefois misérable victime , N'est rien en soi qu'un être mensonger, Une ombre vaine , accident passager, Qui suit le corps , bien souvent le précède, Et bien souvent raccourcit où l'excède.
C'est lui pourtant , lui dont tous les mortels Viennent en foule encenser les autels ! C'est cette idole à qui tout sacrifie, A qui , durant tout le cours de leur vie, Grands et petits, follement empressés, Offrent leurs vœux, souvent mal exaucés. Non que l'espoir d'un succès équitable Dans son objet ait rien de condamnable,
EPITRES
Ni que le cœur doive s'y refuser, Quand le principe est de s'y proposer Du roi des rois la gloire souveraine , Ou du prochain l'utilité certaine.
Mais si l'amour d'un chatouilleux encens Enivre seul notre esprit et nos sens; Si , rejetant la véritable gloire, Nous nous bornons à l'honneur illusoire De fasciner par nos faibles clartés D'un vain public les yeux débilités , Sans consulter par d'utiles prières L'unique auteur de toutes les lumières : En quelque rang que le ciel nous ait mis , Petits ou grands , ne soyons pas surpris Qu'au lieu d'encens , le dégoût populaire , De notre orgueil devienne le salaire, Ou que du moins nos succès éclatants Soient traversés par tous les contre-temps Dont l'ignorance ou l'envie hypocrite Troublent toujours tout aveugle mérite Qui , n'écoutant, n'envisageant que soi , Borne à lui seul son objet et sa loi.
C'est là peut-être , ami , je le confesse (Car c'est ainsi que l'orgueil nous abaisse) Ce qui du ciel irritant le courroux , M'a suscité tant d'ennemis jaloux , Qu'une brutale et lâche calomnie Acharne encore sur ma vertu ternie, Et qui toujours dans leurs propres couleurs Cherchent la mienne , et mes traits dans les leurs. Triste loyer ! châtiment lamentable D'un amour-propre , il est vrai , plus traitable , Et de vapeurs moins qu'un autre enivré , Mais dans soi-même encor trop concentré; Et ne cherchant, dans ses vains exercices, Qu'à contenter ses volages caprices.
Quelques efforts qu'ait autrefois tenté De leur courroux l'âpre malignité, Pour infecter l'air pur que je respire, J'ai su tirer au moins , ou , pour mieux dire , Le ciel m'a fait tirer par ses secours Un double fruit de leurs affreux discours : L'un d'entrevoir, que dis-je? de connaître Dans ce fléau la justice d'un maître, Qui ne tolère en eux des traits si faux , Que pour punir en nous de vrais défauts; L'autre , d'apprendre à ne leur plus répondre, Que par des mœurs dignes de les confondre; A les laisser croupir dans le mépris Dont le public les a déjà flétris; A fuir enfin toute escrime inégale, Qui d'eux à nous remplirait l'intervalle : Car le danger de se voir insulte