I VI
Auront pour vous franchi cette barrière , N'en doutez point, l'auguste vérité Sur vous bientôt répandra sa clarté.
Mais, direz-vous, ce triomphe héroïque N'est qu'une idée , un songe platonique. Quoi! gourmander toutes nos voluptés ?
Anéantir jusqu'à nos volontés ?
Tyranniser des passions si belles ?
Répudier des amis si fidèles ?
Vouloir de l'homme un tel détachement, C'est abolir en lui tout sentiment ; C'est condamner son âme à la torture ; C'est , en un mot , révolter la nature , Et nous prescrire un effort incertain , Supérieur à tout effort humain.
Vous le croyez : mais, maigre tant d'obstacles , Dieu, tous les jours , fait de plus grands miracles; Il peut changer nos glaçons en bûchers, Briser la pierre , et fondre les rochers. Tel aujourd'hui , dégagé de sa chaîne , N'écoute plus que sa voix souveraine, Et de lui seul faisant son entretien , Voit tout en lui , hors de lui ne voit rien ; Qui , comme vous commençant sa carrière , Ferma longtemps les yeux à la lumière ; Et qui peut-être envers ce Dieu jaloux Fut autrefois plus coupable que vous !
Pour toi , rempli de sa splendeur divine, Toi qui, rival et fils du grand Racine ', As fait revivre en tes premiers élans Sa piété , non moins que ses talents , Je l'avoùrai, quelques rayons de flamme, Que par avance eût versés dans mon âme La vérité qui brille en tes écrits , J'en eusse été peut-être moins épris , Si de tes vers la chatouilleuse amorce N'eût secondé sa puissance et ta force, Et si mon cœur, attendri par tes sons, A mon esprit n'eût dicté ses leçons1.
1 Louis Racine joignait à de grands talents une rare modestie. On sait qu'il s'était fait peindre les œuvres de son père à la main , et les yeux fixés sur ce vers d'Hippolyte :
Et mol , fils inconnu d'un si glorieux père !
2 Louis Racine répondit à Rousseau par une épitre ou l'on retrouve tout le talent et les nobles pensées de l'auteur des poèmes de la Grâce et de la Religion. On y remarque surtout le passage suivant, sur l'unité des principes moraux, dont nous avons déjà fait honneur et hommage aux grands écrivains du siècle de Louis XIV :
O France , riche alors en âmes si parfaites !
Oui , la religion captivait les poètes.
Faut-il s'en étonner? L'honneur, la bonne foi,
L'austère probité fut leur première loi.
Dans leurs écrits charmants , auteurs inimitables ,
Et dans un doux commerce , hommes toujours aimables ,
Colbert, à double titre épuisant ses faveurs.